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31/07/2026

Au sujet de la censure

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La censure n'est pas une menace lointaine, un spectre qui hanterait seulement les régimes autoritaires d'ailleurs. Elle est là, sous nos yeux, dans le débat français, à quelques mois d'une élection présidentielle qui devrait être le moment par excellence de la confrontation des idées. Elle emprunte des chemins détournés, parfois insoupçonnés : le monde du spectacle, que l'on croyait réfractaire à toute orthodoxie, devient le théâtre d'une véritable chasse aux sorcières. L'humoriste Blanche Gardin en a fait l'amer constat : pour avoir critiqué la politique du gouvernement israélien lors d'un sketch, elle a été écartée des plateaux, privée de contrats, contrainte de quitter son appartement faute de revenus. La DJ Barbara Butch, pour avoir signé une tribune en faveur de la loi Yadan, a vu son concert à Grenoble interrompu par une centaine de militants. D'un côté comme de l'autre, des artistes sont pris pour cible, sommés de choisir leur camp sous peine d'être réduits au silence.

 

 

L'instrumentalisation du monde culturel n'est qu'un symptôme. La censure, hélas, n'est pas nouvelle. Elle est même le réflexe le plus ancien du pouvoir, celui qui consiste à museler ceux qui dérangent plutôt qu'à leur répondre. Qu'elle vienne de la loi ou de la rue, qu'elle soit portée par des élus ou par des militants, qu'elle prenne la forme d'une proposition de loi qualifiée de « machine à censure » ou d'une interruption musclée d'un concert, elle est toujours inacceptable. La censure est la négation même de la démocratie, car elle interdit le débat, elle impose une vérité unique, elle réduit au silence ceux qui pensent autrement. Elle ne connaît pas de bord, pas de camp, pas de bonne cause : elle est, par essence, l'ennemie de la liberté.

Il est donc urgent, alors que la campagne présidentielle s'installe, de rappeler quelques évidences trop souvent oubliées. La liberté d'expression n'est pas un privilège accordé par le pouvoir, c'est un droit fondamental, base de tous les autres. Elle n'est pas un saucisson dont on pourrait découper des tranches au gré des convenances : elle est ou elle n'est pas. La censure, sous quelque forme qu'elle se présente, crée l'inégalité, protège les intérêts privés contre la parole publique et prépare le terrain à toutes les tyrannies. Voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qu'il faut redire sans relâche, alors que les chasseurs de sorcières, quel que soit leur camp, s'activent à éteindre les lumières de la raison.

 

La liberté d'expression ou le dernier rempart contre la tyrannie

Il est une confusion dangereuse qui gagne du terrain dans nos sociétés occidentales, une confusion qui transforme les mots en armes et les idées en agressions. Cette confusion, c'est l'assimilation de la parole à la violence. Comme l'a si justement rappelé le militant chrétien conservateur et défenseur de la liberté d'expression Charlie Kirk : « When people stop talking, that's when you get violence. That's when civil war happens, because you start to think the other side is so evil, and they lose their humanity ». Kirk, assassiné alors qu'il s'exprimait sur un campus universitaire en 2025, a payé de sa vie cette conviction que le dialogue est ce qui nous sépare de la barbarie.

Les mots ne sont pas la violence – la violence est la violence. Cette affirmation, qui semble d'une évidence première, est pourtant devenue une position minoritaire. Un sondage réalisé après l'assassinat de Kirk a révélé que 90 % des étudiants américains estiment que « les mots peuvent être une violence ». Cette statistique vertigineuse révèle l'ampleur du naufrage intellectuel dans lequel nous sommes engagés. Lorsque l'on commence à qualifier des mots de « violents », on prépare le terrain à la justification de la violence réelle comme réponse légitime. Comme l'ont écrit Jonathan Haidt et Greg Lukianoff dès 2017 : « Of all the ideas percolating on college campuses these days, the most dangerous one might be that speech is sometimes violence ».

La liberté d'expression n'est pas un acte de violence, elle est ce que nous faisons à la place de la violence. Nico Perrino, de la Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE), l'a rappelé avec force : « Free speech is what we do instead of violence ». Une société qui renonce à la parole pour régler ses différends est une société qui se prépare à la guerre civile. Kirk l'avait compris mieux que quiconque : « When you stop having a human connection with someone you disagree with it becomes a lot easier to commit violence ».

La censure, en revanche, est bien une violence – la pire des violences, pourrait-on dire, car elle ne s'attaque pas à un corps, mais à l'esprit ; elle ne frappe pas un individu, mais l'humanité tout entière. La censure est une violence car elle s'en prend à ce qui fait de nous des êtres politiques, des êtres capables de délibérer, de convaincre et d'être convaincus. Elle est une violence car elle prive l'homme de sa dignité première : celle de penser et de dire ce qu'il pense. La censure est violence parce qu'elle refuse le débat et impose, par la force ou la menace, une vérité unique. Or, comme le rappelle l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, la liberté d'opinion et d'expression est un droit fondamental, inaliénable. L'attaquer, c'est attaquer le fondement même de toute vie en société.

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La censure, fabrique de privilèges et inégalité

La censure n'est jamais neutre. Elle n'est pas l'expression d'une morale supérieure, d'un souci désintéressé du bien commun. Derrière chaque acte de censure se cache un intérêt, et cet intérêt est presque toujours privé. La censure crée des privilèges : elle protège une minorité contre la majorité, elle impose l'inégalité entre les hommes.

Ce constat peut sembler paradoxal à une époque où la censure se présente volontiers comme le rempart des opprimés, comme l'arme des faibles contre les puissants. La réalité est tout autre. Comme le montre une étude menée par des chercheurs de l'Université Victoria, « within countries, individuals with lower income and lower education levels benefit most from free speech ». Ce sont les plus vulnérables qui ont le plus besoin de la liberté d'expression, car ils ne disposent d'aucun autre moyen de se faire entendre. La censure, en muselant les voix dissidentes, ne protège pas les faibles ; elle protège ceux qui ont déjà tout – le pouvoir, l'argent, l'accès aux médias. « Free speech is not the tool of the elite but the marginalised, who have not money nor power to set the agenda, but simply their voice ».

Qui censure ? Ceux qui ont quelque chose à cacher ou à préserver. Les grandes plateformes numériques, qui se présentent comme des bastions libertaires de la libre expression, ne défendent en réalité que des intérêts privés. Comme l'a souligné Sue Curry Jansen dans son histoire provocatrice de la censure, « censorship, an embodiment of the relationship between power and knowledge, is as much a feature of liberal, market societies as it is of totalitarianisms ». La censure n'est pas l'apanage des régimes autoritaires ; elle prospère aussi dans nos démocraties libérales, sous des formes plus insidieuses. Le concept de « market censorship » désigne précisément cette forme de censure qui s'exerce non par la loi, mais par la concentration des médias, la standardisation des contenus et la mainmise des intérêts privés sur l'espace public.

La censure est donc un instrument de pouvoir. Elle ne vise pas à protéger la vérité, mais à imposer une version des faits qui sert des intérêts particuliers. En Europe, les obligations de « must-carry » imposées aux plateformes en ligne ont été analysées comme « special treatment rules that privilege particular speakers ». La censure n'est jamais l'expression d'une volonté générale ; elle est toujours l'expression d'une volonté particulière qui s'érige en généralité.

 

La liberté d'expression n'est pas un saucisson

On entend parfois dire que la liberté d'expression est un droit, certes, mais un droit qui admet des exceptions. On nous parle de « discours de haine » qu'il faudrait interdire, de « fausses informations » qu'il faudrait censurer, de propos « dangereux » qu'il faudrait réprimer. Cette conception est une erreur fondamentale. La liberté d'expression n'est pas un saucisson dont on pourrait découper des tranches : un peu de liberté ici, un peu de censure là. Elle est ou elle n'est pas.

La liberté d'expression est un droit indivisible. On ne peut pas être « un peu libre » de s'exprimer, pas plus qu'on ne peut être « un peu enceinte ». Comme le rappelle la Déclaration universelle des droits de l'homme, la liberté d'expression est un droit universel, qui ne souffre pas d'exceptions. Les exceptions, lorsqu'elles sont introduites, ne tardent pas à devenir la règle. Une fois que l'on a accepté que certains discours peuvent être interdits, on ouvre la porte à l'interdiction de tous les discours qui déplaisent au pouvoir du moment.

Cette conception « saucissonnière » de la liberté d'expression a des conséquences désastreuses. Elle permet à ceux qui détiennent le pouvoir de décider ce qui est « acceptable » et ce qui ne l'est pas. Or, comme l'a montré l'histoire, ceux qui détiennent le pouvoir ont tendance à considérer comme « inacceptables » tous les discours qui les critiquent. La liberté d'expression, c'est précisément le droit de dire ce qui déplaît au pouvoir. Comme l'a écrit le philosophe John Stuart Mill dans De la liberté (1859), une opinion qui nous déplaît n'en est pas moins digne d'être exprimée, car c'est dans la confrontation des idées que la vérité émerge.

Le mouvement de « cancel culture » qui sévit dans nos sociétés est l'illustration parfaite de cette dérive. On ne se contente plus de désapprouver les idées des autres ; on cherche à les faire taire, à les priver de leur tribune, à les exclure de l'espace public. Comme l'a rappelé Charlie Kirk, « There's ugly speech. There's gross speech ». Mais ce n'est pas une raison pour l'interdire. La solution au discours que l'on désapprouve n'est pas la censure, mais plus de discours. C'est ce qu'on appelle le principe du « counterspeech » : répondre aux mauvaises idées par de meilleures idées, non par le silence imposé.

 

Le débat impossible et la démocratie en danger

Lorsque la liberté d'expression est découpée en tranches, lorsque certains discours sont autorisés et d'autres interdits, le débat démocratique devient impossible. Comment discuter si l'on ne peut pas dire ce que l'on pense ? Comment confronter les idées si certaines sont d'avance exclues du débat ? Comment choisir entre des options politiques si l'on ne peut pas les présenter honnêtement ?

La démocratie repose sur le débat. Elle suppose que les citoyens puissent confronter leurs idées, s'informer, se convaincre mutuellement. Elle suppose que l'opinion publique puisse se former librement, sans contrainte ni intimidation. Elle suppose enfin que le vote soit l'expression d'une volonté éclairée, et non le résultat d'une manipulation ou d'une pression. Comme l'a rappelé un article de CNN, « a functioning democracy depends on resolving differences with words, not weapons ». La liberté d'expression est le fondement de la démocratie, « the cornerstone of democracy ».

Si la liberté d'expression est entravée, si certains discours sont interdits, si certains sujets sont tabous, alors le débat démocratique est faussé. Les citoyens ne peuvent plus s'informer correctement ; ils ne peuvent plus se faire une opinion éclairée ; ils ne peuvent plus choisir en connaissance de cause. Le vote, dès lors, perd toute légitimité. Que vaut un scrutin où l'on n'a pas pu débattre librement des enjeux ? Que vaut une élection où l'on a été privé de la possibilité d'entendre tous les arguments ?

Cette question est d'autant plus pressante que nous vivons à une époque où la défiance envers les institutions démocratiques ne cesse de croître. Les citoyens ont le sentiment que le débat est truqué, que les véritables enjeux sont cachés, que les décisions sont prises ailleurs, dans des cercles où la parole est libre parce qu'elle est protégée du regard du public. La censure, en privant le débat public de sa substance, alimente cette défiance. Elle donne raison à ceux qui pensent que la démocratie n'est qu'une façade, que les véritables décisions sont prises dans l'ombre, loin des regards.

La Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE) a montré que « one in three students believe violence is justified to stop a speaker in at least some cases », un chiffre en augmentation de près de 80 % depuis 2020. Ce chiffre est terrifiant. Il signifie qu'une part croissante de la jeunesse ne croit plus au débat, ne croit plus à la force des arguments, ne croit plus qu'il est possible de convaincre l'autre par la parole. Cette jeunesse est prête à en venir aux mains, ou plutôt aux armes, pour faire taire ceux qui ne pensent pas comme elle. C'est le renoncement à la démocratie. C'est le retour à la loi du plus fort.

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Crise économique, mensonges vitaux et censure

En temps de crise économique, la censure devient un instrument essentiel pour le capitalisme. Elle permet d'imposer des mensonges vitaux, de masquer la réalité des faits, de maintenir l'illusion que tout va bien alors que tout s'effondre. Comme l'a montré une étude publiée dans la revue Index on Censorship, *« the economic crisis has posed new threats to free expression, from restrictions on reporting and demonstrations to the rise of extremism ».

Pourquoi le capitalisme a-t-il besoin de la censure en temps de crise ? Parce que la crise révèle ses contradictions. Elle montre que le système ne fonctionne pas comme prévu, qu'il produit des inégalités, des destructions, des souffrances. Elle montre que les promesses de prospérité pour tous sont des illusions. Face à cette réalité, le capitalisme a besoin de mensonges : il faut dire que la crise est passagère, qu'elle est due à des circonstances extérieures, qu'il suffit d'attendre et de serrer les dents pour que tout rentre dans l'ordre. Il faut surtout empêcher que des voix dissidentes s'élèvent pour proposer d'autres modèles, d'autres solutions.

La censure économique, ou « market censorship », est particulièrement redoutable parce qu'elle est diffuse, presque invisible. Elle ne prend pas la forme d'une loi qui interdirait tel ou tel discours, mais celle d'une concentration des médias qui réduit la diversité des opinions, d'une standardisation des contenus qui exclut les idées trop radicales, d'une pression publicitaire qui incite à l'autocensure. Comme l'a écrit Sue Curry Jansen, « communications markets restrict freedom of communication by generating barriers to entry, monopoly and restrictions upon choice, and by shifting the prevailing definition of information from that of a public good to that of a privately appropriable commodity ».

En temps de crise, cette censure économique s'intensifie. Les médias, fragilisés par la baisse des recettes publicitaires, deviennent plus dépendants des annonceurs et des pouvoirs publics. Ils n'osent plus critiquer le système, de peur de perdre leurs financements. Les journalistes, précarisés, s'autocensurent. Les think tanks et les universités, de plus en plus dépendants des financements privés, orientent leurs recherches vers des sujets « acceptables ». L'espace public se réduit à un champ de mines où seule une parole conforme est autorisée.

Pendant ce temps, les véritables enjeux – les inégalités croissantes, la destruction de l'emploi, la précarisation des travailleurs, la mainmise des multinationales sur l'économie – sont escamotés du débat public. On nous parle d'autre chose : de l'identité, de la moralité, des « valeurs ». On détourne notre attention des vrais problèmes pour nous faire combattre des chimères. La censure, en privant le débat public de sa substance, permet au capitalisme de survivre à ses propres contradictions.

 

Pour une liberté d'expression sans entraves

Face à cette situation, que faire ? La réponse est simple, mais exigeante : défendre la liberté d'expression sans entraves, sans conditions, sans exceptions. Cela ne signifie pas qu'il faut accepter tous les discours, bien sûr. On peut et on doit combattre les idées que l'on juge mauvaises – par le débat, par l'argumentation, par la persuasion. Mais on ne doit pas les interdire. La différence est cruciale.

Comme l'a rappelé Charlie Kirk, « You should be allowed to say outrageous things ». C'est précisément parce qu'elles sont « choquantes » que ces idées méritent d'être défendues. Les idées consensuelles n'ont pas besoin de protection ; ce sont les idées dissidentes, les idées qui dérangent, les idées qui menacent le pouvoir établi qui ont besoin de la liberté d'expression. Sans cette liberté, il n'y a pas de progrès, pas d'innovation, pas de découverte. Il n'y a que la reproduction à l'infini des mêmes idées, des mêmes dogmes, des mêmes erreurs.

La liberté d'expression est un droit fondamental, le plus fondamental de tous, car il est la condition de tous les autres. Sans liberté d'expression, pas de liberté de conscience, pas de liberté de réunion, pas de liberté de la presse, pas de liberté tout court. C'est pourquoi il faut la défendre, non pas comme un privilège accordé par le pouvoir, mais comme un droit inaliénable, antérieur et supérieur à tout pouvoir.

Les attaques contre la liberté d'expression sont de plus en plus nombreuses en Europe, comme en témoigne la multiplication des discours haineux et censeurs contre ceux qui refusent de se conformer aux orthodoxies du moment. Ceux qui osent critiquer la politique sanitaire, le discours climatique, la position sur l'Ukraine, ou simplement exprimer un avis différent sont systématiquement stigmatisés, censurés, parfois criminalisés. Cette tendance est profondément inquiétante. Elle signe la fin de la démocratie et l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme, plus insidieux que les précédents parce qu'il se pare des habits de la vertu.

Il est temps de réagir. Il est temps de dire non à la censure, sous toutes ses formes. Il est temps de rappeler que la liberté d'expression n'est pas un saucisson, qu'elle est indivisible, qu'elle est ou n'est pas. Il est temps de défendre le droit de dire ce que l'on pense, même si cela déplaît, même si cela choque, même si cela menace les intérêts établis. Car c'est à ce prix que nous resterons libres.

Comme l'a écrit Charlie Kirk, dans un message qui résonne aujourd'hui comme un testament : « When people stop talking, that's when you get violence ». Gardons la parole vive. Continuons à parler, à débattre, à nous disputer même, mais avec des mots, non avec des armes. C'est la seule façon de rester humains. C'est la seule façon de rester libres.

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24/07/2026

L'injonction à une collaboration numérique ou vers un totalitatisme pas si doux (3/3)

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Dans cette dernière partie, nous quittons le terrain de la théorie pour interroger les conditions concrètes de la résistance. Car si l’injonction à la participation numérique fonctionne comme un totalitarisme doux, elle ne frappe pas tout le monde également. La déconnexion est un privilège, et les plus vulnérables en paient le prix le plus lourd. Pourtant, c’est aussi parmi les jeunes générations, prisonnières d’une hégémonie numérique jamais vraiment choisie, que naissent les premières formes de résistance. Face à la colonisation de tous les instants, des mouvements émergent pour réinventer une politique de l’attention, de la lenteur et du partage gratuit. Mais nous devons nous méfier des récupérations marchandes : la vraie résistance, nous rappelle Bordiga, ne peut se contenter de solutions individuelles. Elle doit être collective, politique, et ancrée dans la défense de ce qui, dans l’existence, mérite de rester soustrait à la logique de la production. La conclusion de cet essai ouvre alors une question décisive : comment exister sans se montrer ? Une manière, peut-être, de redonner tout son sens à l’idée de liberté.

 

 

Sociologie de la déconnexion : qui peut se permettre d’être absent ?

Toute discussion sur la résistance à l’injonction numérique doit affronter une question que les critiques culturels trop confortablement situés dans les classes supérieures évitent souvent : qui peut se permettre de se déconnecter ? Car la déconnexion est, elle aussi, un privilège de classe.

Pour un ouvrier dont le contrat de travail intérimaire passe par une plateforme numérique, pour un chauffeur dont les missions sont attribuées par algorithme, pour un allocataire dont les droits sont gérés par une interface en ligne, pour un demandeur d’emploi dont le dossier est traité par un portail administratif : la déconnexion n’est pas une option. Elle est, littéralement, la perte de revenus, de droits, d’existence administrative.

La dématérialisation des services publics illustre tragiquement cette situation. En France, la fermeture progressive des guichets physiques et le transfert de toutes les démarches administratives vers des interfaces numériques a créé ce que les sociologues appellent une « fracture numérique » : des millions de personnes — âgées, peu diplômées, habitant des zones mal couvertes, ayant peu de ressources cognitives disponibles pour apprendre de nouveaux outils — se retrouvent de fait exclues de l’accès à leurs droits. L’injonction numérique frappe ici doublement les plus vulnérables.

Les jeunes et la fabrique du consentement numérique

Les générations nées après 1995 — les « digital natives » selon la terminologie de Marc Prensky — sont les premières à avoir grandi dans un environnement où la connectivité permanente était la norme, et non l’exception. Pour elles, l’injonction numérique ne se présente même pas comme une injonction : elle est simplement le monde tel qu’il est, le seul monde connu.

Gramsci_1922.jpgCe fait devrait mobiliser notre attention critique. Gramsci définissait l’hégémonie comme la situation dans laquelle la vision du monde des classes dominantes est intériorisée par l’ensemble de la société comme « sens commun » — évidence non questionnée qui structure la perception de la réalité. (Gramsci, Cahiers de prison, 1929‑1935) L’intériorisation de la logique numérique par les jeunes générations est une hégémonie dans ce sens exact : la norme de la connexion, de la visibilité, de la productivité numérique est devenue du sens commun, indiscutable parce qu’impensable autrement.

Les conséquences sur la santé mentale des adolescents sont documentées avec une précision croissante. Jonathan Haidt, dans The Anxious Generation, réunit les preuves d’une corrélation entre l’adoption massive des smartphones et des réseaux sociaux par les adolescents (à partir de 2012 environ) et une augmentation significative de la dépression, de l’anxiété, de l’automutilation et du sentiment de solitude, particulièrement chez les filles. (Haidt, The Anxious Generation, 2024) Les mécanismes sont multiples : comparaison sociale permanente, cyberharcèlement, sommeil perturbé par les notifications nocturnes, substitution des interactions directes par des interactions médiatisées.

 

Les femmes et l’injonction à la visibilité : une exploitation genrée

L’injonction numérique revêt des formes spécifiquement genrées dont la critique féministe a commencé à rendre compte. Sur les réseaux sociaux, les femmes sont soumises à des injonctions à la visibilité physique que les hommes affrontent de manière moins systématique et moins violente. Les corps féminins sont évalués, notés, commentés avec une brutalité que la médiation numérique facilite. La « mise en scène de soi » attendue des femmes sur Instagram, par exemple, reproduit et amplifie des normes patriarcales de beauté et de performance.

Plus fondamentalement, le travail émotionnel et relationnel qui sous‑tend la maintenance des réseaux sociaux — répondre aux messages, maintenir les liens, produire du contenu engageant, gérer les communautés — est, comme le travail émotionnel en général, disproportionnellement accompli par les femmes. Ce travail est, comme le travail domestique analysé par les féministes marxistes (Federici, Caliban and the Witch, 2004), invisible, non rémunéré et systématiquement dévalué.

 

 

 Perspectives : résistances, alternatives et la politique de la déconnexion

Se déconnecter, ou plus précisément, résister à l’injonction à la connexion permanente et à la production numérique, est un acte politique. Non pas au sens trivial du slogan, mais au sens rigoureux : c’est un acte qui remet en cause un rapport de pouvoir, qui refuse une norme, qui soustrait une parcelle de vie à l’extraction marchande.

Cela ne signifie pas se retirer du monde numérique — ce serait, comme nous l’avons vu, un privilège réservé à quelques‑uns et une stratégie individuellement inefficace collectivement. Cela signifie cultiver une relation critique et choisie aux outils numériques, résister à la colonisation des temps et des espaces non marchands, et exiger des droits collectifs — droit à la déconnexion, protection des données, régulation des algorithmes, dématérialisation choisie et non imposée des services publics.

channels4_profile.jpgPlusieurs mouvements et pratiques émergent dans ce sens. Le « slow media » cherche à réintroduire la lenteur et la profondeur dans la consommation d’information. Le « digital minimalism » — théorisé par Cal Newport — propose de réduire délibérément l’usage des outils numériques à ce qui est strictement utile, en restaurant des espaces de temps non structuré. (Newport, Digital Minimalism, 2019) Les « phone‑free schools » se multiplient en Europe et en Amérique du Nord. Des entreprises expérimentent le droit à la déconnexion après les heures de travail — droit que la France a inscrit dans la loi El Khomri de 2016.

 

Pour une politique de l’amour, du partage et de la gratuité

Au‑delà des politiques publiques et des régulations nécessaires, il y a une dimension plus profonde, anthropologique, que la critique de l’injonction numérique invite à explorer. C’est la question de ce que nous voulons que soit la vie humaine, de ce que nous voulons transmettre, de ce que nous voulons protéger.

L’amour, le partage et la liberté d’expression — au sens plein et non marchand de ces termes — sont les formes d’existence humaine les plus radicalement irréductibles à la logique marchande. On peut vendre du contenu amoureux, mais on ne peut pas vendre l’amour. On peut monétiser le partage, mais on ne peut pas acheter le don véritable. On peut garantir formellement la liberté d’expression et en organiser la commercialisation, mais on ne peut pas acheter la pensée libre.

Ce sont précisément ces dimensions que l’économie de l’attention cherche à coloniser — et c’est pourquoi leur défense est politique. Revendiquer le droit à une relation amoureuse qui ne soit pas une performance pour les réseaux sociaux, à une amitié qui ne se mesure pas en followers, à une pensée qui ne s’optimise pas pour l’algorithme, à une création qui ne cherche pas d’audience : c’est refuser la marchandisation intégrale de l’existence.

Il est significatif que les traditions philosophiques et spirituelles les plus diverses — le bouddhisme zen, le christianisme mystique, le stoïcisme, l’existentialisme — aient toutes identifié dans la capacité à être pleinement présent, sans distraction, sans performance, sans audience, une condition essentielle de l’épanouissement humain.

 

Bordiga, la contre‑révolution permanente et la question de l’alternative

Amédéo Bordiga, fondateur du Parti communiste d’Italie et penseur d’une radicalité rare, avait développé, dans les années d’après‑guerre, une analyse du capitalisme comme système auto‑reproducteur dont la puissance tient précisément à sa capacité à absorber et neutraliser toute opposition. Pour Bordiga, le capitalisme ne se perpétue pas seulement par la force : il se perpétue en transformant les résistances en ressources. (Bordiga, Prolétariat et Anti‑Prolétariat, 1951)

Cette analyse s’applique avec une précision troublante au capitalisme numérique. Les mouvements d’opposition à la surveillance numérique ont produit des marchés du VPN. La critique de l’économie de l’attention a produit des applications payantes de méditation et de pleine conscience. La résistance à la surproductivité a produit une industrie du « slow living » et du « digital detox ». En d’autres termes : chaque critique produit un nouveau marché, chaque résistance est réabsorbée comme produit.

Ce constat bordiguiste n’est pas une raison de désespérer ni de se résigner. Il est une mise en garde contre les formes de résistance qui restent dans la logique marchande — qui cherchent des solutions individuelles à des problèmes structurels, qui monétisent leur propre opposition, qui font de la critique un contenu à diffuser. La résistance authentique doit être structurellement différente : collective, non marchande, orientée vers la transformation des conditions plutôt que vers l’accommodation individuelle.

Cela passe par la politique au sens classique du terme — l’organisation collective, la revendication de droits, la contestation des structures de pouvoir. Et cela passe aussi par quelque chose de plus quotidien, de plus intime : la décision, renouvelée chaque jour, de soustraire des moments de vie à la logique de la production et de la visibilité, de cultiver des relations et des pensées qui ne servent aucun marché, d’habiter le monde avec une présence qui refuse de se transformer en contenu.

 

 

Exister sans se montrer

L’injonction à la participation numérique est un totalitarisme doux dans la mesure précise où elle réalise, par des moyens non coercitifs, ce que le totalitarisme classique réalisait par la terreur : la colonisation intégrale de l’existence individuelle par le pouvoir, la suppression des espaces soustraits au regard et au contrôle, la transformation de chaque acte de vie en acte politique soumis à évaluation.

La différence est que ce totalitarisme doux est consenti, aimé, désiré. Il se présente non pas comme un système de contrôle mais comme un service, non pas comme une contrainte mais comme une liberté, non pas comme une exploitation mais comme une opportunité. C’est sa force et c’est sa perversité.

12almm88whw-scaled.jpg« La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. » (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852) Notre génération est la première à avoir ajouté à ce cauchemar celui des générations futures : nous construisons une infrastructure de contrôle et d’exploitation dont nous commençons à peine à mesurer les conséquences, et que nos enfants hériteront comme un monde naturel — comme si la surveillance algorithmique, la production permanente de soi, la monétisation de toute expérience avaient toujours existé et ne pouvaient pas être autrement.

Il n’est pas trop tard pour poser la question différemment. Non pas : comment utiliser mieux les réseaux sociaux ? Mais : pourquoi cette obligation d’y être ? Non pas : comment optimiser sa présence numérique ? Mais : qu’est‑ce qui mérite d’échapper à toute optimisation ? Non pas : comment exister sur les plateformes ? Mais : comment exister sans se montrer ?

Ces questions ne sont pas des questions de confort ou de préférence personnelle. Ce sont des questions politiques, au sens le plus fort du terme. Elles portent sur la nature de la vie commune que nous voulons construire, sur les valeurs que nous voulons que cette vie incarne, sur les formes d’oppression que nous sommes prêts à combattre et celles que nous préférons appeler liberté.

La réponse à l’injonction numérique n’est pas le silence — le silence est aussi une capitulation. Elle est la parole libre, la pensée qui prend le temps de se former, la relation qui se noue sans témoin, l’amour qui n’a pas besoin de public. Elle est ce que Debord appelait la « vie » — directement vécue, non représentée, irréductible au spectacle.

Cette vie est encore possible. Elle exige seulement que nous la choisissions — et que nous comprenions que ce choix est, aujourd’hui, un acte de résistance.

 

 

 

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17/07/2026

L'injonction à une collaboration numérique ou vers un totalitatisme pas si doux (2/3)

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Dans cette deuxième partie, nous plongeons au cœur du paradoxe qui donne son titre à cet essai : l’injonction à la participation numérique fonctionne-t-elle comme un « totalitarisme doux » ? Après avoir analysé la transformation du lien social en spectacle marchand et l’extension du travail gratuit à toutes les sphères de la vie, nous examinons ici les mécanismes de contrôle qui font de la connexion une norme aussi impérieuse qu’invisible. Orwell et Foucault nous aident à comprendre comment la surveillance algorithmique s’est substituée à la coercition directe, tandis que la novlangue des formats courts et des bulles de filtres réduit notre champ intellectuel. Mais la philosophie nous offre aussi des armes pour résister. Sartre, Marx et Debord nous rappellent que la liberté ne se réduit jamais à une simple option formelle : elle suppose un espace de choix réel, menacé aujourd’hui par la colonisation de l’ennui, de la concentration et de la solitude. C’est dans cet espace que peut renaître une politique de la déconnexion, entendue non comme un repli, mais comme une affirmation de ce qui, dans l’existence, mérite d’échapper à la logique de la production.

 

 

 Le totalitarisme doux : surveillance, normalisation, et la fin du for intérieur

snap06443.jpgDans Dix‑Neuf Quatre‑Vingt‑Quatre, Orwell imagine ou plutôt annonce cet avenir est inévitable car démocratique donc marchand, un régime où la surveillance est totale et visible, exercée par un Parti qui ne cache pas sa nature coercitive. Le « téléécran » est un instrument de contrôle déclaré, et c’est précisément parce qu’il est déclaré qu’il produit la conformité : les individus ne savent jamais s’ils sont surveillés à un moment donné, mais savent qu’ils peuvent l’être à tout moment, et se comportent en conséquence. Cette analyse rejoint celle que Foucault fera du Panopticon de Bentham dans Surveiller et punir : la surveillance efficace n’est pas celle qui observe en permanence, mais celle qui crée l’intériorisation de l’observation. L’individu panoptique se surveille lui‑même, discipline son comportement selon les normes attendues, sans qu’il soit nécessaire d’exercer une contrainte permanente. (Foucault, Surveiller et punir, 1975)

Le totalitarisme numérique contemporain est d’une sophistication que ni Orwell ni Foucault n’auraient pu anticiper. Il ne repose pas sur un téléécran imposé par l’État, mais sur des dispositifs que les individus achètent, chérissent, portent sur eux en permanence et dont ils acceptent volontairement les conditions générales d’utilisation — ces longues pages juridiques que personne ne lit et qui autorisent la collecte et l’exploitation de données d’une précision et d’une profondeur sans précédent dans l’histoire de la surveillance humaine. Orwell avait imaginé un Big Brother qui regardait. Ce que nous avons produit est un Big Brother que nous alimentons nous‑mêmes, à qui nous racontons nos déplacements, nos désirs, nos peurs, nos relations, nos opinions politiques, notre état de santé, nos habitudes de sommeil. Et nous le faisons librement, avec enthousiasme, parfois avec fierté — parce que la surveillance s’est déguisée en service, en commodité, en lien social.

« Big Brother vous regarde. » (Orwell, Dix‑Neuf Quatre‑Vingt‑Quatre, 1949) La perversion est totale : dans 1984, la surveillance est explicite et haïe. Dans notre présent, elle est implicite et consentie. La différence n’est pas en faveur du présent. Un totalitarisme qu’on choisit librement est peut-être plus difficile à combattre qu’un totalitarisme qu’on subit ouvertement, car il ne produit pas de résistance — il produit de l’adhésion.

 

La novlangue numérique et la réduction du champ de la pensée

L’un des aspects les plus puissants de l’analyse orwellienne est la novlangue — cette langue délibérément appauvrie que le Parti construit pour rendre littéralement impensables les concepts susceptibles d’alimenter la résistance. Si les mots pour dire « liberté », « oppression », « révolte » n’existent plus, la conscience de sa propre oppression devient impossible. La novlangue numérique n’est pas le produit d’un Parti, mais d’un marché. Elle est le résultat de la réduction de la communication à des formats : 280 caractères sur Twitter/X, stories éphémères de 15 secondes sur Instagram, vidéos de 60 secondes sur TikTok. Ces formats ne sont pas neutres : ils privilégient le choc sur la nuance, l’émotion sur l’argumentation, l’image sur le texte, la réaction sur la réflexion. Ils rendent structurellement difficile l’expression d’une pensée complexe, d’une position ambivalente, d’un doute.

Eli-Pariser.pngLe politiste Eli Pariser a décrit les « bulles de filtres » créées par les algorithmes de personnalisation : chaque utilisateur reçoit un flux d’informations calibré sur ses préférences passées, qui renforce ses convictions existantes et lui cache les perspectives contraires. (Pariser, The Filter Bubble, 2011) L’effet est une radicalisation progressive et une réduction du champ des possibles intellectuels. On ne rencontre plus l’autre, l’étranger, le penseur qui dérange : on rencontre un miroir de soi‑même légèrement amplifié.

La novlangue numérique opère aussi à travers ce que Mark Fisher appelait le « réalisme capitaliste » — l’impossibilité croissante d’imaginer une alternative au système existant. (Fisher, Capitalist Realism, 2009) Les plateformes ne censurent pas frontalement les discours alternatifs : elles les noient dans un déluge d’autres contenus, les démonétisent, les relèguent à des visibilités marginales. La censure n’est plus le silence imposé : c’est le bruit calculé.

 

Le soupçon jeté sur le déconnecté : anatomie d’une nouvelle norme

Revenons à la phrase évoquée en introduction : « Si vous n’êtes pas sur les réseaux sociaux, vous n’existez pas. » Elle a été déclinée sous diverses formes par des acteurs politiques et institutionnels dont il vaut la peine de rappeler quelques occurrences. En France, plusieurs DRH interrogés dans la presse économique ont confirmé qu’un candidat sans profil LinkedIn éveille la méfiance. Des consultants en communication politique ont publiquement défendu l’idée qu’un candidat sans présence numérique active est « hors du réel ». Des formateurs en renseignement ont théorisé que l’absence de trace numérique est statistiquement anormale dans les populations occidentales connectées, et donc statistiquement suspecte.

Ce raisonnement — la déviance statistique comme indicateur de dangerosité — est le propre de tous les systèmes de contrôle social. Il transforme la conformité en vertu et la différence en risque. Ce que cette rhétorique révèle, c’est la naturalisation complète de la participation numérique : elle n’est plus présentée comme un choix parmi d’autres, ni même comme une norme sociale parmi d’autres, mais comme la condition minimale de l’appartenance à la communauté humaine contemporaine.

Il existe une tradition philosophique ancienne, de Thoreau à Simone Weil, qui valorise la retraite, la solitude, l’absence comme conditions de la pensée et de la liberté intérieure. Thoreau quitte Concord pour Walden Pond et en tire un des textes fondateurs de la pensée sur la liberté individuelle. Simone Weil consacre des pages admirables à la nécessité de l’« attention » — cette présence à soi et au monde qui requiert précisément l’absence d’agitation et de stimulation constante. (Weil, Attente de Dieu, 1950) Dans notre époque, ces postures sont devenues socialement incompréhensibles, voire suspectes.

 

Le corps politique de la connectivité

La convergence entre surveillance marchande et surveillance étatique constitue peut-être l’aspect le plus inquiétant de la situation contemporaine. Les deux systèmes se nourrissent mutuellement. Les plateformes collectent des données que les services de renseignement peuvent requérir — programme PRISM aux États‑Unis, révélé par Edward Snowden en 2013. Les États adoptent des logiques de scoring numérique : le système de « crédit social » chinois en est l’expression la plus aboutie, mais des équivalents partiels existent en Occident dans les domaines du crédit bancaire, de l’assurance et de la police prédictive.

Ce n’est pas un complot — ou du moins, pas seulement. C’est le résultat logique d’une situation où la puissance computationnelle permet la surveillance totale, où la surveillance totale présente des avantages évidents pour les acteurs dominants (économiques et politiques), et où le consentement des populations a été obtenu par le marketing de la commodité et de la connexion sociale. La servitude est volontaire parce qu’elle a été vendue comme liberté.

 

Philosophie de la liberté numérique : aliénation, émancipation et ce que nous avons perdu

Pour Sartre, l’existence précède l’essence — l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Cette liberté est vertigineuse parce qu’elle est absolue : il n’y a pas de nature humaine fixe qui dispenserait l’individu de se choisir. Mais cette liberté suppose un espace — ontologique, social, temporel — où le choix est possible. (Sartre, L’Être et le Néant, 1943)

L’injonction à la participation numérique attaque précisément cet espace. Elle le fait de manière subtile, non pas en interdisant formellement quoi que ce soit, mais en structurant l’environnement social de telle façon que la non‑participation devient coûteuse, socialement pénalisée, professionnellement risquée. La liberté formelle subsiste — personne n’est légalement contraint d’avoir un compte Facebook — mais la liberté réelle est étranglée par la pression sociale, la nécessité économique et la naturalisation de la norme.

C’est ce que Herbert Marcuse appelait la « tolérance répressive » : un système qui tolère formellement toutes les positions mais rend matériellement difficile ou impossible l’expression et la réalisation de celles qui remettent en cause son fonctionnement. (Marcuse, Répression et tolérance, 1965) La tolérance numérique est répressive en ce sens précis : on peut choisir de ne pas être sur les réseaux sociaux, mais ce choix vous exclut de pans entiers de la vie sociale, professionnelle et politique contemporaine.

 

L’aliénation au sens large : ce que nous avons perdu en nous connectant

L’aliénation, dans le vocabulaire marxiste, désigne l’état de l’homme séparé de sa propre humanité, de ses capacités créatrices, de ses productions. Mais l’aliénation a aussi une dimension phénoménologique — elle est l’expérience d’un rapport appauvri à soi‑même, aux autres et au monde.

Nous avons perdu, ou sommes en train de perdre, plusieurs choses fondamentales. L’ennui, d’abord. L’ennui n’est pas un état vide : c’est un état de disponibilité qui permet à la pensée de vagabonder, aux associations inattendues d’émerger, à la créativité de se manifester. Le smartphone a fait de l’ennui une expérience presque impossible : toute seconde d’attente, dans une file, dans un ascenseur, avant de s’endormir, est immédiatement comblée par le réflexe de consulter. Les neurosciences ont montré que ce constant stimulus externe empêche la consolidation mémorielle et l’activation du réseau du mode par défaut — cette activité cérébrale de fond où se forment les connexions créatives.

fp1dbkfug28i5jnsgujkn1rqm3.jpgLa concentration, ensuite. L’économie de l’attention n’est pas seulement une métaphore : l’attention est une ressource cognitive limitée, et sa captation par les plateformes se fait au détriment de toutes les autres formes de concentration — lecture longue, travail intellectuel soutenu, conversation profonde. Nicolas Carr, dans The Shallows, a documenté les transformations neurologiques induites par l’usage intensif d’Internet : les cerveaux hyperconnectés sont devenus meilleurs pour le multitâche et la recherche rapide d’informations, et moins capables de lecture linéaire profonde et de pensée analytique soutenue. (Carr, The Shallows, 2010)

La solitude, enfin — et pas au sens de l’isolement, mais de la capacité à être seul avec soi‑même, à habiter son propre intérieur, à pratiquer ce que Blaise Pascal appelait le « demeurer en repos dans une chambre ». Pascal écrivait que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». (Pascal, Pensées, fragment 139, éd. Brunschvicg) Cette capacité — que les traditions contemplatives de toutes les cultures ont reconnue comme fondamentale à la vie humaine épanouie — est systématiquement détruite par l’environnement numérique contemporain.

 

Contre la production comme fin : vers une anthropologie du don et de la liberté

Il est temps de nommer clairement ce qui est en jeu. La production n’est pas un objectif humain. C’est un objectif marchand, et donc un instrument d’exploitation. L’homme ne vit pas pour produire : il produit, entre mille autres choses qu’il fait, pour vivre. Cette distinction n’est pas triviale : elle sépare une anthropologie de l’épanouissement d’une anthropologie de l’exploitation.

Quand la société numérique impose la logique de la production à toutes les sphères de la vie — loisirs, relations, santé, création, communication — elle ne libère pas l’homme : elle l’assujettit davantage. Elle lui ôte les espaces qui étaient exempts de la logique marchande et les transforme en nouvelles zones d’extraction de valeur. Ce faisant, elle détruit les conditions mêmes de l’émancipation.

L’émancipation humaine — terme que Marx employait dans sa critique de Hegel et de Feuerbach — ne passe pas par la production. Elle passe par la reprise de possession par l’homme de ses propres forces essentielles, par la réduction du temps de travail et l’élargissement du temps libre au sens plein du terme — non pas un temps de loisir productif ou consommatoire, mais un temps réellement libre, soustrait aux logiques d’échange. (Marx, Grundrisse, 1857‑1858)

Ce temps libre réel, c’est le temps de l’amour — qui ne se mesure pas, ne se poste pas, ne se monétise pas. C’est le temps du partage gratuit, non marchand — la conversation qui n’a pas de fin productive, le repas qui n’est pas une « expérience gastronomique » à photographier, la promenade qui n’est pas trackée. C’est le temps de la création désintéressée — qui n’attend pas de retour, ne cherche pas d’audience, n’optimise pas sa diffusion.

C’est aussi le temps de la liberté d’expression au sens profond — non pas la liberté de poster (qui est formellement garantie et substantiellement commercialisée par les plateformes), mais la liberté de penser autrement, de se taire, de refuser la mise en scène de soi, de choisir l’obscurité et l’absence comme formes de résistance et de dignité.

 

Le situationnisme revisité : la dérive et le détournement comme pratiques de résistance

Les situationnistes, avec Debord en tête, avaient proposé des pratiques concrètes de résistance au spectacle : la dérive (errance urbaine non planifiée qui court‑circuite les itinéraires normalisés), le détournement (réutilisation subversive des productions culturelles dominantes), et la construction de « situations » — moments de vie réellement vécue, soustraits à la logique spectaculaire.

Ces concepts, nés dans le Paris des années 1950, n’ont pas vieilli. Ils se sont simplement déplacés. La dérive aujourd’hui, c’est laisser son smartphone à la maison et se perdre dans une ville sans GPS. C’est entrer dans une librairie sans savoir ce qu’on cherche. C’est s’asseoir dans un café sans rien à faire ni à poster. Le détournement, c’est utiliser les outils du spectacle contre lui‑même — créer des contenus qui perturbent les algorithmes, qui résistent à la monétisation, qui dérangent les catégories de la plateforme.

« Dans un monde qui est réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » (Debord, La Société du spectacle, thèse 9, 1967)

 

 

La suite la semaine prochaine...

 

 

 

 

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10/07/2026

L'injonction à une collaboration numérique ou vers un totalitatisme pas si doux (1/3)

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Il existe une phrase, prononcée avec le plus grand sérieux par des responsables politiques et des managers de la communication, qui résume à elle seule l’époque : « Si vous n’êtes pas sur les réseaux sociaux, vous n’existez pas. » Cette formule, variante d’une vérité que l’on prétend évidente, n’est pas une boutade. Elle est un symptôme, et c’est précisément parce qu’elle est dite sans ironie qu’elle mérite l’examen le plus rigoureux.

 

 

En France comme ailleurs, des hommes politiques ont explicitement déclaré que l’absence d’un individu sur Facebook, Twitter ou Idavid-petraeus.jpgnstagram constituait en soi un motif de méfiance. L’ancien directeur de la CIA David Petraeus, cité dans des formations de sécurité américaines, recommandait de surveiller ceux qui n’avaient pas de profil sur les réseaux sociaux — leur discrétion étant interprétée comme une dissimulation suspecte. Plus près de nous, des responsables des ressources humaines françaises ont formalisé ce soupçon : l’absence numérique d’un candidat à un emploi est devenue un signal négatif. Ne pas avoir de LinkedIn, c’est ne pas vouloir être vu. Ne pas vouloir être vu, c’est avoir quelque chose à cacher.

Cette rhétorique du soupçon est le premier visage du nouveau totalitarisme doux que cet essai se propose d’examiner. Elle n’est pas le produit d’un État policier assumé, mais le résultat d’une normalisation progressive, profonde, d’une obligation qui ne dit pas son nom : celle de participer à l’économie de l’attention numérique, de se rendre visible, mesurable, quantifiable, et donc exploitable.

L’injonction à la participation numérique est un phénomène total. Elle traverse le travail et les loisirs, le public et le privé, l’enfance et la vieillesse. Elle repose sur une infrastructure technique d’une puissance inégalée dans l’histoire humaine, mais elle se déploie surtout à travers des mécanismes sociaux et psychologiques dont l’analyse réclame les outils conjugués de la sociologie et de la philosophie. C’est à cette double tâche que le présent texte s’attelle, en convoquant des penseurs qui, à des époques et depuis des perspectives différentes, ont éclairé les conditions de l’aliénation moderne : Marx et Engels sur la structure de l’exploitation, Debord sur le spectacle, Orwell sur la surveillance et la langue, Bordiga sur la permanence de la contre‑révolution capitaliste.

Il ne s’agit pas de verser dans une nostalgie stérile du monde d’avant les écrans. Le problème n’est pas la technique en elle‑même — qui n’est jamais neutre, mais n’est jamais non plus fatalement oppressive. Le problème est l’usage social et économique qui en est fait, la manière dont la connexion permanente a été transformée en obligation morale, et cette obligation en vecteur d’exploitation. Il s’agit de comprendre comment la liberté de communiquer s’est retournée en contrainte de communiquer, comment le partage volontaire est devenu production forcée, et comment ce retournement sert des intérêts qui ne sont ni ceux de la communauté ni ceux de l’individu, mais ceux du capital.

 

Société du spectacle numérique : Debord avait raison, mais il ne savait pas encore à quel point.

En 1967, Guy Debord publie La Société du spectacle, texte fondateur du situationnisme, dont la thèse centrale peut se résumer 12snap06442.jpgen une formule : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » (Debord, La Société du spectacle, thèse 1, 1967) Debord écrit cela avant Internet, avant les réseaux sociaux, avant les smartphones. Il observe la télévision, la publicité, le cinéma hollywoodien, le tourisme de masse. Et pourtant, sa description est d’une précision chirurgicale pour notre époque. Car ce que Facebook, Instagram, TikTok et leurs semblables ont accompli, c’est la réalisation complète, accomplie, de ce que Debord appelait le « spectacle intégré » — stade ultime qu’il décrit dans ses Commentaires sur la société du spectacle en 1988, alors que le mouvement était encore à ses débuts.

Dans le spectacle intégré, les deux formes précédentes — le spectacle concentré (totalitarismes) et le spectacle diffus (démocraties consuméristes) — se fondent en une seule réalité où « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », mais où cette représentation a absorbé toute la réalité au point que personne ne peut plus distinguer l’une de l’autre. Le réseau social est la réalisation technologique de cette fusion.

« Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » (Debord, La Société du spectacle, thèse 4, 1967) On ne saurait mieux décrire ce qu’est un fil d’actualité Facebook. Ce qui s’y échange n’est pas de l’information au sens classique du terme : c’est du lien social médiatisé par l’image, par la mise en scène de soi, par la performance d’une identité constamment actualisée. Et cette médiatisation n’est pas gratuite — ni économiquement, ni anthropologiquement.

Économiquement, chaque image publiée, chaque réaction émotionnelle enregistrée, chaque minute passée à faire défiler le flux produit de la donnée qui est immédiatement transformée en marchandise par les plateformes. L’utilisateur ne consomme pas seulement le spectacle : il le fabrique et se fabrique lui‑même en tant que marchandise. C’est ce que Shoshana Zuboff a appelé le « capitalisme de surveillance » — un régime d’accumulation fondé sur l’extraction systématique des comportements humains. (Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, 2019)

Anthropologiquement, cette médiatisation permanente transforme la structure même de l’expérience vécue. On ne vit plus d’abord pour vivre, puis pour en parler. On vit pour en parler, pour en faire le récit, pour le poster, pour en recevoir la validation par les likes et les commentaires. L’expérience directe — ce que Debord appelait la « vie » — est subordonnée à sa représentation. La photo du coucher de soleil prime sur le coucher de soleil lui‑même. La story d’un concert vaut mieux, socialement, que l’écoute de la musique. Le voyage n’existe vraiment, aux yeux de la communauté et bientôt aux propres yeux du voyageur, qu’une fois posté.

 

Le moi comme marque : la mise en scène permanente de soi

Cette dynamique a engendré un phénomène que les sociologues désignent sous le nom de personal branding — la gestion de soi comme marque. Le concept, né dans les années 1990 dans les manuels de marketing américains, s’est répandu jusqu’à devenir une injonction sociale transversale. On doit « travailler son image », « soigner son personal branding », « être actif sur LinkedIn », « montrer de la valeur » — formules empruntées au lexique entrepreneurial et appliquées désormais à la vie ordinaire.

Erving Goffman avait, dès 1959, décrit la vie sociale comme une mise en scène théâtrale où chaque individu joue un rôle, ajuste Erving-Goffman.jpgsa performance selon les attentes de son « public ». (Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, 1959) Mais Goffman décrivait des interactions finies, situées, avec des coulisses où l’acteur pouvait se reposer de son rôle. Le réseau social a supprimé les coulisses. La performance est continue, le rideau ne tombe jamais. Le profil est ouvert vingt‑quatre heures sur vingt‑quatre, les notifications arrivent à toute heure, et l’absence prolongée — ne pas poster, ne pas réagir, ne pas être visible — est immédiatement interprétée comme un signal négatif.

Cette permanence de la représentation n’est pas sans conséquences psychologiques. Des travaux en psychologie sociale ont documenté ce que l’on appelle la « fatigue de l’authenticité » : le sentiment croissant d’inauthenticité que ressentent les utilisateurs actifs des réseaux sociaux, conscients de la distance entre leur moi réel et leur moi projeté, mais incapables de combler cette distance sous peine de perdre leur audience et donc leur existence sociale numérique. C’est un paradoxe proprement vertigineux : la plateforme qui promet l’expression de soi produit des individus qui ne savent plus ce qu’ils sont en dehors de leur profil.

« L’individu qui dans la vie réelle fait la publicité de lui‑même, joue dans le spectacle et devient ainsi son propre objet de spectacle. » (Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988) L’individu‑spectacle est celui qui s’est approprié les outils du spectacle marchand au point de s’y confondre. Il n’est plus sujet de sa propre vie : il est son propre produit.

 

Le like comme monnaie d’échange et la misère de la reconnaissance

La validation sociale sur les réseaux sociaux fonctionne selon une logique monétaire rigoureuse. Le like est une monnaie. Il s’accumule, se capitalise, se convertit en influence, en publicité, en revenu pour les plus grands « producteurs de contenu ». Mais même pour les utilisateurs ordinaires, la logique est la même, à une échelle différente : chaque publication est une mise de fonds dont on attend un retour — likes, commentaires, partages — et dont l’absence est vécue comme un échec, une dévaluation de soi.

Ce mécanisme est délibérément conçu par les plateformes. Sean Parker, l’un des cofondateurs de Facebook, a décrit lui‑même, parker-ed.jpgavec une franchise désarmante, les intentions des concepteurs : « Comment consommer le plus de temps et d’attention consciente possible ? » La réponse trouvée était de créer « une boucle de validation sociale ». « C’est exactement le genre de chose qu’un hacker comme Zuckerberg aurait inventée parce que c’est une vulnérabilité de la psychologie humaine. » (Parker, Axios interview, 2017) L’aveu est extraordinaire : l’architecte d’une plateforme utilisée par trois milliards d’individus reconnaît avoir délibérément exploité une vulnérabilité psychologique pour créer une dépendance. La logique est identique à celle du casino — récompenses imprévisibles et irrégulières qui créent une compulsion de vérification bien connue des behavioristes depuis les travaux de B. F. Skinner. Le doigt qui fait défiler le fil d’actualité est le rat qui appuie sur le levier dans l’espoir de recevoir une graine.

Ce que Marx appelait la « misère » dans son sens philosophique — non pas seulement la pauvreté matérielle, mais la dépossession de l’être, l’aliénation de l’homme à ses propres productions — prend ici une forme nouvelle et particulièrement insidieuse. La production capitaliste classique aliénait le travailleur de son produit, car celui‑ci lui était extrait par le rapport salarial. L’économie de l’attention aliène l’individu de lui‑même, car ce qu’on lui extrait n’est pas le produit de ses mains mais celui de sa psychologie, de ses désirs, de ses angoisses, de sa quête de reconnaissance.

 

Le travail numérique : l’exploitation sans fin de la vie

Dans les Manuscrits économico‑philosophiques de 1844, Marx pose les fondements d’une théorie de l’aliénation qui reste d’une actualité saisissante. L’aliénation du travailleur, écrit‑il, consiste en ceci que « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est‑à‑dire qu’il n’appartient pas à son être essentiel ; que donc il ne s’affirme pas dans son travail, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre énergie physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit ». (Marx, Manuscrits économico‑philosophiques, 1844)

Appliquons ce cadre au « travail numérique » au sens large — terme qui désigne ici non seulement le travail des « créateurs de contenu » professionnels, mais l’ensemble des activités productives que les utilisateurs ordinaires réalisent gratuitement pour les plateformes. Chaque post publié, chaque photo partagée, chaque commentaire écrit, chaque lien cliqué : autant d’actes qui produisent de la valeur pour les actionnaires de Meta, d’Alphabet ou de ByteDance, et dont le producteur ne voit pas la couleur.

terranova-copia-1.pngCe phénomène a été théorisé sous le concept de « travail gratuit » (free labour) par la chercheuse Tiziana Terranova, qui l’a défini comme « le don de temps libre de chaque connecté aux industries médiatiques culturelles ». (Terranova, « Free Labor : Producing Culture for the Digital Economy », 2000) Mais le terme de « don » est trompeur, car il suggère la volonté et la liberté. Ce « don » est en réalité le produit d’une contrainte sociale — celle de participer, d’être présent, d’exister numériquement — qui se révèle aussi rigide que n’importe quel rapport de travail formalisé.

Le travail aliéné de Marx réunit quatre dimensions : l’aliénation au produit du travail, l’aliénation à l’acte de production lui‑même, l’aliénation à l’être générique (la nature humaine), et l’aliénation à autrui. Les quatre sont présentes dans le travail numérique gratuit. L’utilisateur est aliéné à son produit — les données qu’il génère lui appartiennent si peu qu’il n’en connaît ni la nature ni l’usage. Il est aliéné à l’acte de production — ses interactions, censément libres et spontanées, sont guidées, orientées, stimulées par des algorithmes conçus pour maximiser le temps passé sur la plateforme. Il est aliéné à son être générique — la tendance humaine à la communication, au partage, à la création collective est captée et transformée en source de profit privé. Et il est aliéné à autrui — la concurrence pour l’attention transforme la communauté en arène.

 

Le télétravail et la fin de la frontière entre vie et production

La pandémie de Covid‑19 a accéléré une tendance déjà présente : l’effacement de la frontière entre l’espace du travail et l’espace de la vie. Le télétravail généralisé a introduit le bureau dans le domicile, mais plus profondément, il a introduit la logique du bureau dans la temporalité domestique. Quand le lieu de travail est aussi le lieu de sommeil, de repas et de loisir, quand l’outil de travail est le même smartphone qui sert à communiquer avec ses amis et à regarder des films, la distinction entre temps de travail et temps libre devient formellement intenable.

Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau : les intellectuels, les artisans, les professions libérales ont toujours eu du mal à tracer cette frontière. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’extension de cette indistinction à l’ensemble du salariat, et sa sanctification idéologique. La « flexibilité » est présentée comme un avantage — travailler de chez soi, à ses propres horaires. Ce dont on parle moins, c’est de la contrepartie : être disponible à toute heure, répondre aux mails le soir et le week‑end, assister à des réunions Zoom depuis sa chambre à coucher, être toujours joignable.

L’injonction à la connexion permanente devient ici directement une injonction à la disponibilité permanente pour le travail. Le smartphone est devenu le lien de servitude volontaire du XXIe siècle — une chaîne légère, élégante, dont on ne mesure le poids que quand on tente de la retirer. Les études en médecine du travail montrent que la « déconnexion » est devenue une compétence rare, un luxe que s’accordent ceux qui peuvent se permettre d’ignorer leurs notifications sans conséquences professionnelles — c’est‑à‑dire, le plus souvent, ceux qui occupent les postes les plus élevés dans la hiérarchie.

« L’ouvrier vit pour travailler, au lieu de travailler pour vivre. » (Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845) La formule d’Engels pourrait être reprise telle quelle pour décrire le salarié hyper‑connecté du XXIe siècle, à ceci près que l’outil de la subordination n’est plus la filature victorienne mais la réunion Teams de 18 heures.

 

La productivité comme valeur morale suprême

L’un des phénomènes les plus révélateurs de notre époque est la colonisation des loisirs par la logique de la productivité. Il ne suffit plus de se reposer : il faut « optimiser » son repos. Il ne suffit plus de faire de l’exercice : il faut tracker ses performances, partager ses statistiques, comparer ses données avec ses pairs. Il ne suffit plus de lire : il faut en rendre compte sur Goodreads, noter les livres, les classer, produire des « critiques ». Il ne suffit plus de cuisiner : il faut photographier les plats, les poster, constituer une audience.

Cette contamination de tous les espaces de la vie par la logique de la production et de la performance est le signe d’une colonisation idéologique profonde. La valeur d’un moment n’est plus intrinsèque — le plaisir du repos, la joie de la lecture, la satisfaction de la bonne cuisine — mais extrinsèque : sa capacité à être mesurée, comparée, affichée, monétisée. C’est la définition même de ce que le marxisme appelle la « valeur d’échange » supplantant la « valeur d’usage ». La vie vécue devient un capital à faire fructifier.

Le phénomène du hustle culture — cette valorisation quasi religieuse du travail acharné, du sacrifice du temps libre, de la mise en scène de sa propre productivité — est l’expression la plus caricaturale de cette tendance. Sur les réseaux sociaux, on se vante de travailler seize heures par jour, on affiche ses side hustles (activités complémentaires lucratives), on porte sa surproductivité comme un badge d’honneur. Ce n’est pas simplement une mode : c’est l’intériorisation parfaite de la logique capitaliste, au point où l’exploité en vient à valoriser les instruments de sa propre exploitation.

unnamed (3).jpgLa production n’est pas un objectif humain. Elle est un objectif marchand. Cette distinction n’est pas anodine : elle sépare une anthropologie de l’épanouissement d’une anthropologie de l’exploitation. Bordiga, dans ses analyses des années 1950, avait insisté sur ce point crucial : le capitalisme ne se perpétue pas seulement par la coercition externe, mais par la production d’une subjectivité qui intègre ses valeurs comme siennes propres. « La bourgeoisie n’a pas besoin de convaincre les travailleurs par des arguments : elle les convainc par la structure même de la société qu’elle a construite. » (Bordiga, textes de la Gauche communiste, 1952‑1956) La productivité numérique n’est pas une contrainte imposée de l’extérieur : elle est une valeur intériorisée, un ethos que les individus adoptent librement parce que la société dans laquelle ils évoluent rend toute autre posture difficile, coûteuse, socialement sanctionnée.

 

L’ubérisation du travail et le rêve de l’entrepreneur de soi

L’économie des plateformes a produit une nouvelle figure du travailleur : le « travailleur indépendant » qui met ses services en ligne, gère sa « réputation numérique » via des évaluations algorithmiques, et dont le revenu dépend directement de sa visibilité et de sa productivité numériques. Chauffeurs Uber, livreurs Deliveroo, prestataires Fiverr, créateurs de contenus YouTube : autant de configurations où l’individu est formellement libre mais matériellement contraint de se soumettre aux règles de la plateforme, et où cette soumission est présentée comme autonomie.

Le discours idéologique accompagnant cette ubérisation est significatif. On ne parle plus de salariés mais d’« entrepreneurs », d’« indépendants », de « créateurs ». On ne parle plus d’exploitation mais d’« opportunité ». La plateforme n’est pas un employeur : c’est un « écosystème », un « marché », une « communauté ». Ce vocabulaire n’est pas neutre : il vise à masquer le rapport de pouvoir réel derrière un imaginaire de liberté et d’initiative individuelle.

« La sphère de la circulation ou de l’échange de marchandises, dans les limites de laquelle s’effectue l’achat et la vente de la force de travail, était en vérité un véritable Eden des droits naturels de l’homme. » (Marx, Le Capital, Livre I, 1867) Mais au‑delà de cet Eden se trouve l’algorithme d’optimisation de la plateforme qui décide, sans recours, de qui est mis en avant et qui disparaît des résultats de recherche.

 

La suite la semaine prochaine...

08:27 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | Pin it!