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19/02/2026

La Spectralisation de l'Angoisse

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 Ποταμῷ οὐκ ἔστιν ἐμπήσειν δὶς τῷ αὐτῷ,

  On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve 

Héraclite

 

 

 I

Le spectacle ne meurt pas ; il mute. Ce qui fut organisation de l'apparence pour produire l'assentiment par l'éblouissement devient aujourd'hui orchestration de la terreur pour obtenir la soumission par le tremblement. La séparation achevée ne se contente plus de transformer le vécu en représentation ; elle fait de l'angoisse elle-même la substance du lien social. Là où régnait autrefois la promesse illusoire de l'abondance, s'installe désormais la menace permanente de l'effondrement.

L'économie spectaculaire, parvenue à son stade terminal, découvre que la fascination pour la marchandise s'épuise. Le désir fabriqué rencontre ses limites matérielles et psychiques. Les vitrines, même infiniment renouvelées, ne suffisent plus à capter l'attention fragmentée des spectateurs épuisés. Mais le spectacle ne capitule jamais ; il se réinvente. Puisque l'adhésion par l'enchantement faiblit, il faut obtenir l'obéissance par l'effroi. Le sujet qui ne consent plus à être consommateur consentira à être survivant.

Cette métamorphose ne relève d'aucune conspiration cachée, mais d'une logique immanente au système de domination spectaculaire. Lorsque l'accumulation marchande ne peut plus se légitimer par ses promesses de jouissance, elle doit se justifier par la protection qu'elle prétend offrir. Le pouvoir séparé, qui organisait hier les satisfactions, administre aujourd'hui les menaces. La gestion des populations bascule de l'incitation à la consommation vers la gestion de la survie collective.

II

L'angoisse climatique constitue le paradigme parfait de cette mutation. Non que la perturbation des équilibres écologiques soit imaginaire — elle procède directement de la production industrielle que le spectacle a mondialisée — mais sa mise en spectacle obéit à une économie politique de la peur. L'apocalypse environnementale fonctionne comme horizon permanent, suffisamment proche pour justifier toute mesure d'urgence, suffisamment lointaine pour ne jamais advenir tout à fait. 

Le compte à rebours est devenu la figure centrale de ce nouveau régime d'images. Douze ans, dix ans, huit ans avant le point de non-retour : la temporalité catastrophiste remplace la temporalité progressiste qui structurait l'ancien spectacle. Là où celui-ci promettait un futur radieux par l'accumulation de marchandises, celui-là brandit un futur inhabitable que seule l'obéissance présente peut conjurer. Dans les deux cas, le présent vécu se trouve confisqué au profit d'une projection qui légitime la passivité.

La jeunesse spectacularisée pleure rituellement devant les caméras sa planète mourante. Ces larmes constituent un spectacle dans le spectacle : l'angoisse exhibée devient preuve de conscience, et la conscience ainsi démontrée dispense de toute action véritable. Car l'action, dans ce théâtre de l'angoisse, se réduit précisément à la participation aux cérémonies de la peur collective. Manifester son effroi, c'est déjà agir. Le ressenti affiché remplace la transformation effective.

Les dirigeants séparés, réunis dans leurs sommets internationaux, miment la préoccupation dans une chorégraphie soigneusement réglée. Ils arrivent en jets privés pour parler de sobriété, échangent des engagements chiffrés qui ne seront jamais tenus, puis repartent en ayant consolidé leur légitimité de gestionnaires de la catastrophe annoncée. Le spectacle climatique ne vise pas à résoudre la crise écologique, mais à en faire le fondement d'une gouvernementalité renouvelée.

Cette gouvernementalité exige du spectateur-citoyen qu'il intériorise la culpabilité. Chaque geste quotidien devient potentiellement criminel : le trajet en voiture, le repas carné, le chauffage en hiver. La responsabilité de la destruction écologique, qui incombe structurellement à l'organisation spectaculaire-marchande de la production, se trouve atomisée et redistribuée sur les individus séparés. Chacun doit expier par des gestes symboliques — trier ses déchets, acheter « vert », réduire son « empreinte » — ce que le système produit globalement.

 III

L'épisode sanitaire de 2020-2022 a représenté le laboratoire grandeur nature de cette gestion par la terreur. Une maladie réelle, dont la létalité concernait principalement les personnes très âgées et déjà fragilisées, fut transformée en menace existentielle absolue justifiant la suspension de toute vie sociale normale. Le spectacle sanitaire atteignit alors une intensité inédite : chaque individu devint potentiellement mortel pour tout autre, et cette létalité supposée légitima l'assignation à résidence de populations entières.

La peur ne fut pas spontanée mais méthodiquement fabriquée. Les images de cercueils défilant en boucle, les chiffres quotidiens de décès martelés comme des incantations, les experts défilant sur les plateaux pour prophétiser des hécatombes : tout concourut à produire l'état d'exception psychique nécessaire à l'acceptation de mesures qui, quelques mois auparavant, auraient été rejetées comme relevant du despotisme. Le confinement généralisé, impensable dans les sociétés prétendument libérales, s'imposa comme évidence sanitaire.

Ce qui frappe rétrospectivement, c'est la simultanéité mondiale de cette réponse. De Melbourne à Milan, de Toronto à Tel-Aviv, les mêmes protocoles furent appliqués avec des variations mineures, comme si une partition unique était interprétée sur tous les continents. Cette synchronisation spectaculaire révéla l'existence d'une infrastructure de pouvoir transnational capable de coordonner la panique et d'uniformiser les comportements à l'échelle planétaire.

Le masque devint le symbole parfait de cette mutation. Objet hygiénique d'efficacité discutable pour la population générale, il fonctionnait excellemment comme signe d'adhésion au récit sanitaire. Porter le masque manifestait la soumission à l'injonction collective, la reconnaissance de la menace officielle, l'acceptation de la transformation de chaque corps en vecteur potentiel de mort. Inversement, le refus du masque signalait l'hérésie, la dissidence, le refus de communier dans la peur partagée.

La vaccination de masse contre un virus à la mortalité stratifiée par âge et comorbidités fut présentée comme devoir citoyen absolu. Non seulement chacun devait se faire injecter un produit expérimental, mais l'injection devint condition d'accès à l'espace social. Le « passe sanitaire » instaura un régime de ségrégation médicale où les corps certifiés conformes pouvaient circuler, tandis que les autres se voyaient exclus des lieux de vie collective. Cette biopolitique spectaculaire franchit un seuil : le corps individuel cessait d'appartenir à l'individu pour devenir propriété de la collectivité sanitaire gérée par l'État.

Toute interrogation sur la proportionnalité des mesures, toute critique de leur efficacité, toute mise en doute de la narratif officiel furent immédiatement qualifiées de « complotisme ». Ce terme magique permettait de disqualifier toute pensée critique sans avoir à y répondre. La société du spectacle atteignait là sa perfection : la réalité était devenue indiscutable parce que spectaculaire, et le spectacle indiscutable parce qu'identifié à la réalité elle-même. Contester le spectacle sanitaire revenait à nier la maladie, donc à vouloir la mort d'autrui.

Ce qui survécut à la pandémie ne fut pas un bilan critique de cette gestion catastrophique, mais la normalisation des outils de contrôle expérimentés durant cette période. Le traçage numérique, la surveillance sanitaire, l'exclusion des non-conformes, la restriction de la mobilité : autant de procédures désormais disponibles dans la boîte à outils du pouvoir séparé, prêtes à être réactivées lors de la prochaine « urgence ».

IV

Le conflit ukrainien a fourni un autre terrain d'expérimentation à cette gestion par la peur, cette fois sur le registre géopolitique. Une guerre régionale, certes brutale mais comparable à d'autres conflits contemporains largement ignorés, fut érigée en confrontation manichéenne absolue entre le Bien démocratique et le Mal autoritaire. La nuance devint trahison, l'analyse devint complaisance, la contextualisation historique devint propagande hostile.

Le régime de Kiev, autoritaire et oligarchique, corrompu et répressif envers ses minorités et ses opposants, fut miraculeusement transfiguré en bastion de la civilisation occidentale. Ses dirigeants, hier encore dénoncés pour leurs dérives, devinrent héros immaculés qu'il fallait aduler sans réserve. Toute mention de l'histoire complexe de l'Ukraine, de ses fractures internes, du rôle des formations néo-nazies intégrées dans son appareil sécuritaire, de l'expansion de l'OTAN comme facteur de déstabilisation : tout cela fut effacé par le spectacle d'une nation martyre incarnant les « valeurs » occidentales.

L'adhésion à cette narratif devint obligatoire. Les drapeaux ukrainiens fleurirent sur les façades officielles, les réseaux sociaux incorporèrent les couleurs bleu et jaune dans leurs logos, les célébrités se photographièrent en tenue militaire folklorique. Ce spectacle de solidarité performative ne coûtait rien aux performeurs mais signalait leur appartenance au camp du Bien. Comme toujours dans le spectacle, l'apparence de l'engagement dispensait de l'engagement réel.

La peur nucléaire fut réactivée, ressuscitant les angoisses de la Guerre froide pour une génération qui ne les avait pas connues. Le risque d'escalade atomique, réel mais savamment instrumentalisé, servit à justifier un soutien inconditionnel au régime ukrainien : toute critique, toute suggestion de négociation devenait « munichoise », appeasement face au nouvel Hitler. L'invocation de 1938 fonctionna comme elle fonctionne toujours dans le spectacle : en bloquant la réflexion par l'analogie émotive.

Ce qui apparaît avec ce conflit, c'est la capacité du spectacle à fabriquer des identifications passionnelles instantanées. Des populations qui hier ignoraient tout de l'Ukraine se découvrirent « toutes ukrainiennes », prêtes à accepter les conséquences économiques du conflit — inflation, pénuries énergétiques — au nom d'une solidarité abstraite avec un pays dont elles ne savaient rien quelques mois auparavant. Le spectacle avait réussi à transformer un conflit géopolitique complexe en mélodrame moral où chacun devait choisir son camp.

L'alternative présentée était simple : soutenir Kiev inconditionnellement ou être objectivement complice de Moscou. Comme toujours, le spectacle fonctionne par dichotomies manichéennes qui excluent toute position tierce. Analyser les responsabilités multiples dans le déclenchement du conflit, critiquer simultanément l'invasion russe et le bellicisme occidental, refuser de choisir entre deux impérialismes : ces positions devenaient impensables dans l'espace spectaculaire.

V

Le terrorisme a toujours été le complément nécessaire du spectacle de la sécurité. Les attentats meurtriers, réels dans leur horreur, fonctionnent comme moments de resserrement de la communauté spectaculaire autour de ses symboles et de ses interdits. L'émotion collective, soigneusement orchestrée, permet de légitimer l'extension continue de l'appareil sécuritaire et la restriction corrélative des libertés formelles.

L'attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015 inaugura en France ce régime permanent de l'exception sécuritaire. L'assassinat de dessinateurs et de journalistes, acte d'une barbarie incontestable, fut immédiatement spectacularisé en symbole de l'attaque contre la « liberté d'expression ». Des millions d'individus défilèrent derrière des chefs d'État, certains représentant des régimes où cette liberté n'existe pas, brandissant des pancartes « Je suis Charlie » dans une communion spectaculaire de défense de valeurs dont le spectacle lui-même organise quotidiennement le vidage.

Ce qui ne pouvait être questionné, sous peine d'être accusé de justifier le massacre, c'était précisément les zones d'ombre de l'événement. Comment des hommes sous surveillance ont-ils pu préparer et exécuter une opération paramilitaire en plein Paris ? Pourquoi certaines pistes d'investigation furent-elles rapidement abandonnées ? Quels liens entretenaient les assaillants avec les services de renseignement ? Poser ces questions équivalait déjà à basculer dans le complotisme, c'est-à-dire à refuser la version spectaculaire de l'événement.

L'enquête elle-même parut étrangement bridée, certaines zones restant délibérément inexplorées. Mais dans la société du spectacle parvenue à maturité, la vérité factuelle importe moins que la vérité spectaculaire. Ce qui compte n'est pas ce qui s'est réellement passé mais la narratif qui en sera extraite et qui servira de fondement à de nouvelles restrictions, à de nouveaux dispositifs de contrôle. L'événement réel n'est que le prétexte du spectacle qui le prolonge et qui, seul, possède une efficacité politique.

Le terrorisme fonctionne ainsi comme épouvantail permanent justifiant l'état d'urgence perpétuel. La menace, constamment rappelée mais jamais précisément localisée, entretient un climat d'anxiété diffuse qui rend acceptables des mesures autrefois impensables. La fouille sans motif, la surveillance généralisée, la délation encouragée, le fichage préventif : autant de procédures normalisées au nom de la protection contre un ennemi insaisissable.

Cet ennemi doit rester suffisamment menaçant pour légitimer l'appareil sécuritaire mais pas assez puissant pour mettre réellement en danger le système. Le terrorisme spectaculaire n'est jamais révolutionnaire ; il est toujours, in fine, fonctionnel à la consolidation du pouvoir qu'il prétend combattre. Ses attaques meurtrières contre des civils, moralement indéfendables, servent objectivement la domination en fournissant les chocs émotionnels nécessaires à l'acceptation de la servitude.


Après la fable climatique, la tromperie sanitaire, la menace russe, le capitalisme, mortel comme tout système et en crise sans solution prépare son nouveau Grand Guignol, toujours bouc émissaire de tous les malheurs, E.T. ! Le Royaume-Uni doit planifier une crise financière qui se déclencherait si le gouvernement américain annonçait l'existence d'étrangers, a déclaré sans rire un ancien expert de la Banque d'Angleterre. Helen McCaw, qui a été analyste principale en sécurité financière à la banque centrale du Royaume-Uni, a écrit à Andrew Bailey, le gouverneur de la Banque d'Angleterre, l'exhortant à prévoir des éventualités au cas où la Maison Blanche confirmerait l'existence d'une vie extraterrestre, selon le Times. Plus le mensonge est gros, plus il passe. N'oublions pas l'histoire de La Guerre des mondes dramatique radio interprétée par la troupe du Mercury Theatre et diffusée le  sur le réseau CBS aux États-Unis, écrite et racontée par Orson Welles, ayant semé la panique chez certains Américains. Ne rencontre t-on pas parfois des na¨fs (à la maison on use d'un autre nom) porteurs de masque dans la rue ?

 

VI

La gestion de l'information dans ce régime spectaculaire de la peur révèle une mutation profonde. Là où la propagande classique cherchait à convaincre, la gestion spectaculaire de l'information vise à saturer. Il ne s'agit plus de faire croire à une version des faits, mais de rendre impossible toute élaboration critique par la multiplication des stimuli anxiogènes.

Le flux informationnel continu, accessible sur tous les écrans, ne produit pas de connaissance mais de l'étourdissement. Chaque « actualité » chasse la précédente avant qu'elle n'ait pu être digérée. L'urgence permanente interdit la réflexion. Le spectateur-citoyen, bombardé de menaces multiples et changeantes, ne peut que réagir émotionnellement sans jamais accéder à la compréhension.

Cette saturation anxiogène s'accompagne paradoxalement d'une uniformisation du discours autorisé. Les médias spectaculaires, malgré leur apparente pluralité, diffusent des variations sur un même thème. Les débats organisés opposent de fausses alternatives qui partagent les mêmes présupposés. L'illusion du choix dissimule le consensus sur l'essentiel.

Toute voix dissidente se voit immédiatement marginalisée, non par la censure directe qui serait trop visible, mais par la disqualification préalable. Le dissensus n'est pas interdit ; il est rendu inaudible en étant immédiatement associé aux catégories infamantes : complotisme, extrémisme, populisme. Ces termes magiques permettent d'évacuer tout contenu critique sans avoir à l'examiner. Ils fonctionnent comme des stigmates qui suffisent à invalider toute parole.

Le fact-checking, présenté comme rempart contre la désinformation, participe de cette police du discours. Des officines prétendument neutres s'arrogent le droit de décréter le vrai du faux, souvent sur des questions complexes qui exigeraient débat contradictoire. La « vérité » devient ce qui a été certifié conforme par ces instances autorisées, lesquelles dépendent structurellement du système spectaculaire qu'elles prétendent assainir.

VII

L'individu pris dans ce régime spectaculaire de la peur subit une double dépossession. D'abord dépossédé de sa capacité à agir sur le monde, réduit au statut de spectateur impuissant des catastrophes annoncées. Ensuite dépossédé de sa capacité à penser librement, sommé d'adhérer aux narratifs officiels sous peine d'exclusion symbolique.

Cette double dépossession produit des subjectivités particulières. L'anxiété chronique devient l'état mental normal. Chacun intériorise la menace permanente et développe des stratégies d'évitement plutôt que de confrontation. La prudence obsessionnelle remplace l'audace ; la conformité protectrice remplace la critique ; la recherche de sécurité illusoire remplace l'aspiration à la liberté.

Le spectacle de la peur produit aussi ses héros négatifs : les climato-sceptiques, les antivax, les pro-russes, tous ceux qui refusent d'adhérer aux paniques programmées. Ces figures repoussoirs permettent à la majorité conformiste de se rassurer sur sa propre vertu. En se démarquant de ces parias, le spectateur-citoyen acquiert la preuve de sa rectitude morale et de son intelligence critique, alors même qu'il ne fait que répéter les mots d'ordre du spectacle.

Cette production d'ennemis intérieurs est essentielle au fonctionnement du système. Le danger ne vient plus seulement de l'extérieur — le terroriste, le dictateur étranger, le virus — mais de l'intérieur même de la société. Le voisin non-vacciné, le collègue climatosceptique, le proche qui questionne la narratif ukrainienne : autant de menaces domestiques qui justifient la vigilance mutuelle et la délation bienveillante.

La société atomisée se recompose ainsi en une communauté négative, rassemblée non par un projet commun mais par des peurs partagées et des rejets identiques. Ce qui lie les spectateurs entre eux n'est pas l'amour du même mais la haine du différent, non l'espoir d'un futur meilleur mais la terreur d'un futur pire.

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« Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L'histoire du terrorisme est écrite par l'État ; elle est donc éducative », Guy Debord.

Charlie Kirk est un golem ayant échappé à ses créateurs, devenu proche du catholicisme et solidaire de la Palestine,. incontrôlable car refusant l'argent, toujours plus populaire, il devient une menace pour de nombreux intérêts intérieurs et extérieurs aux USA., Son exécution publique, à l'enquête bloquée depuis des mois, permet désormais de vendre en son nom une politique et des valeurs inversant celles qu'il défendait et d'alimenter en prime un juteux commerce digne d'un parc d'attractions.

 

VIII

L'efficacité de ce régime spectaculaire de la peur réside dans sa capacité à s'auto-justifier. Chaque mesure prise au nom de la protection contre les menaces crée de nouvelles conditions qui semblent valider ces menaces. Le confinement sanitaire a détruit des pans entiers de l'économie, créant pauvreté et détresse psychologique qui justifient rétrospectivement la gravité supposée de la crise initiale. Les sanctions économiques contre la Russie ont provoqué une inflation qui confirme apparemment que nous sommes bien en guerre.

Ce système s'auto-entretient par prophéties auto-réalisatrices. Les mesures censées prévenir les catastrophes les produisent, ce qui légitime l'extension de ces mêmes mesures. La spirale anxiogène s'accélère : plus on prétend combattre les menaces, plus on en crée de nouvelles qui exigent de nouvelles interventions.

Le spectacle de la peur se nourrit ainsi de ses propres échecs. L'inefficacité des politiques climatiques, loin de discréditer le narratif catastrophiste, le renforce : si la situation empire malgré nos efforts, c'est que nous n'en faisons pas assez. L'échec des confinements à enrayer durablement l'épidémie ne remettait pas en cause leur principe mais appelait à les multiplier. L'enlisement du conflit ukrainien ne suggère pas de négocier mais d'envoyer davantage d'armes.

Cette logique infernale ne peut que s'intensifier. Chaque crise « gérée » par la peur appelle la suivante, chaque urgence normalisée prépare l'urgence suivante. Le spectacle de la peur fonctionne comme une addiction : il faut des doses croissantes pour obtenir le même effet de sidération et d'obéissance.

IX

Pourtant, ce système rencontre des résistances. Non des résistances organisées — celles-ci sont immédiatement repérées et neutralisées — mais des formes diffuses de non-adhésion, de retrait, de désaffection. Une partie croissante de la population cesse simplement de croire aux spectacles successifs de la peur. Non qu'elle développe une analyse critique articulée, mais elle ressent confusément la manipulation, la disproportion entre les menaces brandies et la réalité vécue.

Cette incrédulité spontanée, le spectacle la nomme « fatigue pandémique », « climato-scepticisme », « complotisme », toujours en termes pathologiques qui suggèrent un dysfonctionnement de ceux qui doutent plutôt qu'un mensonge de ceux qui imposent le récit. Mais cette incrédulité persiste et s'étend, malgré les efforts de rééducation médiatique.

Le spectacle de la peur se heurte aussi à ses contradictions internes. On ne peut simultanément exiger des populations qu'elles consomment pour sauver l'économie et qu'elles se privent pour sauver la planète. On ne peut prétendre défendre la démocratie en Ukraine tout en piétinant les libertés fondamentales au nom de la santé publique. Ces contradictions, soigneusement compartimentées dans l'espace spectaculaire, finissent par devenir visibles.

Surtout, la gestion par la peur atteint ses limites psychologiques. L'anxiété permanente épuise. L'angoisse sans issue débouche sur l'apathie ou la révolte. Le spectateur constamment terrorisé finit par développer une forme d'immunité émotionnelle, un endurcissement qui le rend moins manipulable. La peur comme instrument de gouvernement souffre d'un rendement décroissant.

X

Que faire face à ce régime spectaculaire de la peur ? La question elle-même est piégée, car elle appelle une réponse positive, un programme, une stratégie, alors que la première tâche est négative : cesser de participer au spectacle, refuser l'adhésion aux narratifs anxiogènes, se désintoxiquer du flux informationnel permanent.

Ce refus n'a rien d'une fuite. Il est au contraire la condition préalable de toute action véritable. Tant qu'on reste captif des peurs fabriquées, on ne peut qu'obéir aux injonctions qui prétendent conjurer ces peurs. Se libérer du spectacle de la peur signifie d'abord reconquérir la capacité d'évaluer par soi-même les menaces réelles, de distinguer les dangers effectifs des épouvantails agités.

Cette reconquête de l'autonomie de jugement passe par la reconstruction de liens non-spectaculaires. Face à la communauté négative rassemblée par la peur, il faut opposer des communautés réelles fondées sur la coopération concrète et la solidarité effective. Le spectacle prospère sur l'isolement ; la vie réelle exige l'association.

Elle passe aussi par la critique impitoyable de toutes les variantes du spectacle, y compris de celles qui se présentent comme oppositionnelles. Le spectacle sait récupérer ses propres critiques, fabriquer de fausses dissidences qui canalisent la révolte vers des impasses. La critique spectaculaire de la société spectaculaire reste spectaculaire. Seule une critique qui s'enracine dans une pratique différente peut échapper à cette récupération.

La fin du spectacle de la peur ne viendra pas d'une prise de conscience collective soudaine, d'un grand soir informationnel où les écailles tomberaient des yeux des masses. Elle viendra, si elle vient, de la multiplication de pratiques qui rendent le spectacle superflu parce qu'elles organisent la vie réelle sur d'autres bases. Partout où des individus cessent d'être spectateurs pour redevenir acteurs de leur propre existence, le spectacle perd sa prise.

Cette perspective n'a rien d'optimiste. Les forces du spectacle sont immenses, l'emprise du fétichisme marchand sur les esprits est profonde, l'habitude de la servitude est bien ancrée. Mais l'histoire n'est pas écrite d'avance, et le spectacle, malgré son apparente toute-puissance, reste vulnérable à ce qui lui échappe : la vie non-spectaculaire, l'expérience directe, la pensée critique véritable.

Le spectacle de la peur représente peut-être le dernier stade avant l'effondrement du spectacle lui-même. En renonçant à séduire pour se contenter de terroriser, le pouvoir séparé avoue son épuisement. Il ne parvient plus à faire rêver, seulement à faire trembler. Cette dégradation contient peut-être, en creux, la promesse de son dépassement.

Ce qui est certain, c'est que le choix s'impose avec une netteté croissante : vivre dans la peur spectaculaire ou vivre tout court. Continuer à être spectateur de catastrophes fabriquées ou redevenir sujet de sa propre histoire. Obéir aux gestionnaires de l'angoisse ou reconquérir la capacité collective de transformer réellement le monde. Entre ces alternatives, aucune neutralité n'est possible. Le spectacle de la peur exige l'adhésion totale ou appelle la sécession radicale.

L'heure n'est plus aux illusions réformistes. On ne réformera pas le spectacle de l'intérieur, on ne l'humanisera pas par de bonnes intentions. On ne le convaincra pas de renoncer à la terreur pour revenir à la séduction. Il faut le dépasser entièrement ou périr avec lui. Cette alternative, voilà peut-être la seule chose qui ne soit pas spectaculaire dans notre époque : le choix entre la vie réelle et la mort spectaculaire se pose désormais sans médiation possible. De ce choix, effectué individuellement et collectivement, dépend tout ce qui peut encore advenir d'humain.

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