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23/10/2026

Le grand hold-up médiatique (2/2)

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La fusion Paramount-Warner Bros. Discovery a été présentée par ses architectes comme une réponse à la concurrence des géants du streaming, une manière de « créer un concurrent plus fort » face à Netflix, Amazon et YouTube. Mais cette justification économique masque une question plus troublante : pourquoi Donald Trump, ses alliés et les fonds souverains du Golfe investissent-ils des dizaines de milliards de dollars dans des médias que le public américain délaisse chaque année un peu plus ?

Car les faits sont têtus. Le cinéma américain a vendu 470,9 millions de billets sur les trente premières semaines de 2026, contre 747,3 millions sur la même période en 2019 — une chute de 27 %. Les revenus des salles progressent, mais uniquement grâce à la hausse des prix des places et des formats premium : de moins en moins de spectateurs paient de plus en plus cher pour voir des blockbusters événementiels. La fréquentation des salles reste inférieure d’un quart à son niveau d’avant-pandémie. Les journaux, eux, ont perdu plus de la moitié de leur diffusion quotidienne depuis 2000 : de plus de 50 millions de lecteurs à environ 15 millions en 2025. Le nombre de quotidiens est passé de plus de 7 300 en 2005 à moins de 4 500 en 2025. Et la confiance du public dans les médias traditionnels n’a jamais été aussi basse : 28 % seulement. Chez les Américains de droite, cette défiance est encore plus radicale : à peine 15 % d’entre eux disent faire confiance à « la plupart des nouvelles » la plupart du temps.

Face à ce désaveu, une partie croissante du public s’est tournée vers d’autres sources. Les réseaux sociaux sont devenus la première source d’information des Américains en 2025. Chez les 13-17 ans, 57 % s’informent quotidiennement via les plateformes sociales. Les podcasters, les influenceurs et les « provocateurs » numériques remplacent progressivement les anchors et les éditorialistes. Donald Trump l’a compris avant beaucoup d’autres : dès son premier mandat, il a utilisé Twitter comme canal direct vers ses électeurs, contournant les rédactions hostiles. Depuis son retour au pouvoir, il a amplifié cette stratégie — lancement de Truth Social, création d’un « Trump TV » via le compte YouTube de la Maison-Blanche, apparitions dans des podcasts comme The Joe Rogan Experience pour toucher les jeunes électeurs.

Alors pourquoi diable vouloir à tout prix racheter CNN ? Pourquoi dépenser 111 milliards de dollars pour un réseau d’information dont l’audience vieillit et dont la crédibilité est contestée par une large partie de l’électorat républicain ? La réponse tient peut-être à une asymétrie fondamentale : si les médias traditionnels perdent en audience, ils conservent un pouvoir disproportionné sur ce que le sociologue Stuart Hall appelait « la définition de la réalité ». Ce que CNN dit, ce que CBS diffuse, ce que le New York Times titre — tout cela structure encore le débat public, influence les élites, alimente les commentateurs et fixe les termes de ce qui est « discutable » et de ce qui ne l’est pas. Pour un pouvoir politique qui a fait de la lutte contre les « fake news » et les « médias de l’establishment » son fonds de commerce, contrôler ces institutions n’est pas une fin en soi : c’est un moyen de neutraliser un contre-pouvoir résiduel, de verrouiller le récit pour les années à venir, et de s’assurer que même si les audiences baissent, la voix qui porte reste la sienne.

Mais l’opération comporte un risque immense. En s’emparant de CNN et de CBS au moment précis où ces médias perdent leur emprise sur l’opinion, Trump et Ellison investissent massivement dans un actif en déclin. La fusion Paramount-Warner Bros. Discovery n’est peut-être pas le coup de maître d’un pouvoir visionnaire : c’est le pari d’un pouvoir qui joue encore selon les règles du XXe siècle, dans un paysage médiatique qui, lui, a déjà basculé dans le XXIe. Le contrôle de CNN vaut-il encore quelque chose à l’heure où un influenceur de 20 ans sur TikTok peut atteindre plus de jeunes électeurs qu’un journal de 20 heures ? La question reste ouverte. Mais une chose est sûre : les 82 milliards de dollars de dette contractés pour cette fusion devront être remboursés, et les audiences qui s’effritent ne suffiront probablement pas à les couvrir. Le grand hold-up médiatique pourrait bien se transformer en piège financier — et en symbole d’un pouvoir qui a choisi de s’emparer des forteresses du passé plutôt que de bâtir celles de l’avenir.

 

 

 L'argent du Golfe

Mais la question réglementaire la plus épineuse n'était pas antitrust. Elle était étrangère. Pour financer une acquisition de 111 milliards de dollars alors que Paramount avait clôturé l'année 2025 avec une dette colossale, David Ellison a dû lever des fonds massifs. Sa réponse : les fonds souverains du Golfe.

La législation américaine interdit une participation étrangère supérieure à 25 % dans les sociétés de radiodiffusion. Skydance a contourné l'obstacle en n'attribuant des actions avec droit de vote qu'à des entités enregistrées aux États-Unis — la société familiale Ellison et RedBird. Puis, dans une requête déposée auprès de la FCC en avril 2026, Paramount a demandé l'autorisation de porter la participation étrangère à 49,5 %, avec la perspective d'augmenter la part de chaque investisseur étranger à 20 %. Le fonds souverain saoudien détiendrait 15,1 %, le fonds des Émirats arabes unis 12,8 % et la Qatar Investment Authority 10,6 %.

La FCC a approuvé cette requête le 17 septembre 2026, se déclarant « convaincue par l'argument de Paramount selon lequel les investisseurs étrangers ne pourront exercer aucune influence ». L'argument est pour le moins contestable. Si les fonds du Golfe n'ont pas de droits de vote formels, ils disposent d'un pouvoir de négociation considérable : celui de ne pas refinancer une dette de 82 milliards de dollars si leurs intérêts ne sont pas pris en compte.

Cette manœuvre a suscité l'inquiétude des sénateurs démocrates. Cory Booker, snap06677.jpgAdam Schiff et Elizabeth Warren ont écrit à la FCC pour demander une pause, avertissant que « le financement nouvellement divulgué — montrant près de 49,5 % de propriété étrangère — pose de sérieux risques pour la sécurité nationale et la politique étrangère ». Leur mise en garde est restée lettre morte.

 

Le poids de la dette

Car c'est peut-être là que réside la véritable fragilité de l'édifice. La nouvelle entité Skydance a été « born with a giant weight tied around its neck » — pour reprendre l'expression du site Techdirt — sous la forme de 82 milliards de dollars de dette. Pour financer l'acquisition, la société a émis 32 milliards de dollars d'obligations investment grade et 12,4 milliards de dollars d'obligations à haut rendement. La dette totale représente plus de sept fois le chiffre d'affaires annuel avant impôts de la société fusionnée. Les intérêts annuels pourraient atteindre 6,4 milliards de dollars.

À la veille de l'approbation, les agences de notation Fitch et S&P Global ont abaissé la note de la dette de Skydance de BB+ à BB, un niveau spéculatif. David Ellison a promis 6 milliards de dollars d'économies — un euphémisme qui, dans le langage de l'industrie, signifie des milliers de licenciements. Après le rachat de Paramount Global en août 2025, Skydance avait déjà supprimé environ 2 000 emplois américains en trois mois. Le schéma est connu : chaque grande fusion dans le secteur des médias — AOL-Time Warner en 2000, AT&T-Warner Bros en 2016, Discovery-Warner Bros en 2022 — s'est soldée par des vagues de licenciements et une dégradation de la qualité des produits.

 

L'opposition hollywoodienne

Face à cette perspective, Hollywood s'est mobilisé. En avril 2026, plus de 1 000 professionnels du cinéma et de la télévision — acteurs, réalisateurs, scénaristes, producteurs — ont signé une lettre ouverte publiée sur BlocktheMerger.com et dans le New York Times. « Nous sommes profondément préoccupés par les indications de soutien à cette fusion qui priorisent les intérêts d'un petit groupe de parties prenantes puissantes sur le bien public plus large », écrivent-ils. « L'intégrité, l'indépendance et la diversité de notre industrie seraient gravement compromises. La concurrence est essentielle pour une économie saine et une démocratie saine. »

Parmi les signataires figurent Jane Fonda, Mark Ruffalo, Joaquin Phoenix, Emma snap06678.jpgThompson, Kristen Stewart, Denis Villeneuve, JJ Abrams et Pedro Pascal. « La consolidation des médias a déjà affaibli l'une des industries mondiales les plus vitales de l'Amérique — une industrie qui a longtemps façonné la culture et connecté les gens à travers le monde », poursuit la lettre, qui conclut que « l'avenir vibrant » de « l'exportation la plus significative » des États-Unis doit être assuré.

Jane Fonda, figure historique de l'activisme hollywoodien, a porté une épingle « Block the Merger » aux Oscars en mars 2026. « Nous savons que Trump veut faire mal… Je veux dire, j'ai couché avec le gars qui l'a créé ! J'ai un intérêt personnel dans cette affaire », a-t-elle déclaré, dans une allusion à son passé de militante anti-guerre du Vietnam. Mark Ruffalo, de son côté, a accusé le gouverneur de Californie Gavin Newsom d'avoir offert « une énorme victoire à Trump » en acceptant le règlement négocié.

Mais après le retrait des objections des États et l'approbation du règlement, le mouvement de protestation s'est essoufflé. La saison des récompenses a pris le dessus. Et la machine hollywoodienne, quoi qu'en disent ses stars, a continué de tourner — sous de nouveaux propriétaires.

 

Un complexe militaro-médiatique

L'enjeu de cette fusion dépasse largement le cadre du divertissement. Il touche à la structure même du pouvoir aux États-Unis. Lorsqu'une poignée de conglomérats contrôle la quasi-totalité des flux audiovisuels, l'État n'a plus besoin d'interagir avec une multitude d'acteurs indépendants. Il lui suffit d'établir une passerelle directe avec quelques dirigeants clés pour orienter l'opinion publique de manière coordonnée.

Cette architecture centralisée sert des intérêts stratégiques à travers plusieurs mécanismes. Le premier est la centralisation de la propagande et du « soft power ». Dans un paysage médiatique hautement concentré, le gouvernement peut harmoniser le récit national — le storytelling de crise. Le cinéma facilite la production rapide de films patriotiques visant à galvaniser l'effort de guerre ou à justifier les sacrifices économiques. La télévision permet la diffusion en continu de messages gouvernementaux officiels, réduisant la diffusion de points de vue alternatifs ou contestataires.

Le deuxième mécanisme est le contrôle de l'information. Au lieu d'imposer une censure complexe auprès de centaines de médias indépendants, l'État peut appliquer des directives directement auprès des conseils d'administration de ces géants médiatiques, sous couvert d'« union sacrée ». En temps de menace de guerre, le gouvernement peut s'assurer que les canaux d'infrastructure coupent les flux étrangers, les chaînes dissidentes ou les informations non vérifiées par les autorités.

Le troisième est la gestion psychologique des masses. Face à l'anxiété collective provoquée par une crise économique ou une guerre imminente, la concentration permet une gestion planifiée du temps de cerveau disponible. Les conglomérats peuvent saturer les grilles de programmation de contenus légers, de téléréalités ou de fictions d'évasion afin de détourner l'attention publique des difficultés matérielles. En contrôlant la production culturelle, ils évitent le financement et la distribution d'œuvres subversives ou critiques envers les élites au pouvoir.

Le quatrième mécanisme est l'alignement économique des complexes militaro-industriels et médiatiques. Dans les systèmes où les conglomérats médiatiques possèdent également des branches technologiques ou d'armement — comme snap06679.jpgOracle, la société de Larry Ellison, qui a obtenu un rôle de premier plan dans un programme d'infrastructure d'intelligence artificielle de 500 milliards de dollars après la donation de 45 millions de dollars — les intérêts financiers des propriétaires de médias convergent naturellement avec les objectifs de défense et d'austérité du gouvernement.

 

Une démocratie à vendre

« Information is the currency of democracy », aurait déclaré Thomas Jefferson. Si la formule est apocryphe, elle n'en reste pas moins pertinente. Dans  Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville s'émerveillait de la diversité et du nombre de journaux et de revues aux États-Unis. Il croyait que « les journaux font les associations, et les associations font les journaux ». Une démocratie saine, selon Tocqueville, a besoin d'un média fort et diversifié.

Le paysage médiatique américain d'aujourd'hui est l'exact opposé. Selon Robert McChesney, professeur à l'Université de l'Illinois et l'un des principaux snap06680.jpgspécialistes de l'économie politique de la communication, les entreprises médiatiques, « poussées par nature par le profit », ont progressivement étouffé la diversité et l'indépendance éditoriale. Le résultat est un système où, comme le note un rapport du Roosevelt Institute, « le prochain chapitre de la réforme démocratique doit traiter notre système médiatique comme une infrastructure essentielle qui rend la démocratie possible ».

La fusion Paramount-Warner Bros. Discovery est l'aboutissement de cette logique. Elle crée une entité qui contrôlera 86 % de la distribution cinématographique aux États-Unis — les « Cinq d'Hollywood » devenant les « Quatre » — et 27 % du marché de la télévision par câble. Elle place deux des principales chaînes d'information du pays, CNN et CBS, sous le contrôle d'un homme dont le père a financé la campagne de Donald Trump à hauteur de 45 millions de dollars. Elle ouvre la porte à une participation étrangère de près de 50 % dans une société de radiodiffusion américaine, financée par des fonds souverains dont les intérêts géopolitiques sont loin d'être alignés sur ceux de Washington.

David Ellison, dans une tribune publiée dans le New York Times en août 2026, a tenté de désamorcer les critiques. « La vraie question est de savoir si on peut me faire confiance en tant que dirigeant de CNN », a-t-il écrit. « Il y a des questions sur mes opinions politiques, mes loyautés et mes intentions. » Il n'a pas répondu directement à ces questions. Il a simplement affirmé que la fusion créerait un « concurrent plus fort » et « armerait ces studios emblématiques d'un moteur plus puissant ».

Mais un moteur plus puissant, entre les mains de qui ? Et pour aller où ? La réponse, pour l'instant, reste suspendue à la dette, aux fonds du Golfe et à la faveur d'un président qui a fait de la presse libre l'une de ses cibles favorites. La vente de Warner Bros. n'est pas seulement une transaction financière. C'est le transfert d'un pilier de la démocratie américaine à un conglomérat dont les allégeances — politiques, financières, étrangères — échappent largement au contrôle des citoyens. Et c'est, peut-être, la définition même de ce que signifie perdre une démocratie : non pas dans un coup d'État soudain, mais dans une série de fusions approuvées, de procès réglés à l'amiable et de garanties d'indépendance signées sur un coin de table.

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