16/10/2026
Le grand hold-up médiatique (1/2)
Pour comprendre l’ampleur de la fusion Paramount-Warner Bros. Discovery, il faut d’abord mesurer le terrain sur lequel elle s’opère. Le marché médiatique américain n’est plus celui des années 1990, lorsque les grands networks de télévision, les studios hollywoodiens et les journaux imprimés dictaient seuls l’agenda public. En 2025, le paysage est fracturé, concurrentiel et en pleine recomposition — mais il reste, dans son ensemble, l’un des plus lucratifs de la planète.
Le marché publicitaire américain devrait atteindre environ 400 milliards de dollars en 2025, selon les projections de WPP Media et de MAGNA, soit une croissance de 4,6 à 5,6 % sur un an. Mais cette croissance masque des disparités profondes entre les branches du secteur. La télévision — traditionnelle et en streaming confondues — demeure la première destination des annonceurs, avec 162,5 milliards de dollars, en légère hausse de 1 %. La presse écrite, en revanche, poursuit son déclin : 45,5 milliards de dollars de recettes publicitaires, en baisse de 3,1 %. L’audio — radios terrestres, podcasts et plateformes numériques — stagne à 26 milliards de dollars. Quant au cinéma, il ne pèse que 700 millions de dollars en publicité, mais affiche la plus forte croissance relative de toutes les branches traditionnelles : +7 %. Un paradoxe révélateur : le média le plus ancien connaît une embellie publicitaire, tandis que ses audiences, elles, continuent de s’éroder.
Car la véritable rupture n’est pas financière : elle est attentionnelle. En mai 2025, pour la première fois dans l’histoire des mesures Nielsen, le streaming a dépassé la télévision linéaire — câble et broadcast réunis. Les plateformes de streaming ont capté 44,8 % du temps de visionnage aux États-Unis, contre 24,1 % pour le câble et 20,1 % pour la diffusion hertzienne. Quelques mois plus tard, en novembre 2025, le streaming culminait à 47 % de part d’audience, le broadcast à 23 % et le câble à 21 %. La chute du câble est brutale : des réseaux comme AMC, HBO et Lifetime détiennent désormais moins de 1 % de part d’audience chacun. La télévision linéaire a perdu 16 points de pénétration en seulement quatre ans, passant de 60 % à 44 %. Et YouTube, avec plus de 12 % de part d’audience totale, est devenu le premier « diffuseur » américain, devant Netflix et Disney+.
Cette mutation affecte aussi la manière dont les Américains s’informent. Pour la première fois en 2025, les réseaux sociaux ont dépassé la télévision comme source d’information principale : 54 % des adultes américains déclarent s’informer via les réseaux sociaux, contre 50 % pour la télévision et 48 % pour les sites et applications d’actualité. La confiance dans les médias traditionnels, elle, s’est effondrée. Selon Gallup, seuls 28 % des Américains déclarent faire « beaucoup » ou « passablement » confiance aux journaux, à la télévision et à la radio pour rapporter les nouvelles de manière complète, exacte et équitable — un niveau historiquement bas. Un tiers seulement des Américains dit faire confiance aux médias, contre 68 % en 1972.
C’est dans ce contexte que la fusion Paramount-Warner Bros. Discovery prend tout son sens. Elle ne consiste pas seulement à créer un géant du divertissement : elle vise à consolider un pouvoir d’influence sur des audiences fragmentées, dans un paysage où la télévision perd du terrain mais reste le média le plus utilisé par les décideurs, les élites politiques et les tranches les plus âgées de la population — celles qui votent le plus. La suite de cette enquête montrera comment cette logique industrielle s’est doublée d’une opération politique, et pourquoi les chiffres de l’audience, aussi déclinants soient-ils, ne disent rien de la puissance réelle qui se joue dans les conseils d’administration.
Comment Larry Ellison, son fils David et une coalition de fonds souverains du Golfe ont avalé Hollywood — et mis la main sur CNN
Lorsque David Ellison a prononcé les mots « historic day », le 6 octobre 2026, il ne plaisantait pas. Le fils du fondateur d'Oracle venait de boucler l'acquisition de
Warner Bros. Discovery pour 111 milliards de dollars, fusionnant Paramount Pictures, CBS, CNN, HBO Max, Warner Bros. Pictures, DC Comics, MTV et Nickelodeon sous un même toit corporatif désormais baptisé Skydance Corporation. « Depuis le début, notre ambition était de réunir ces deux studios légendaires et de créer un concurrent plus fort, avec le talent, les ressources et la portée nécessaires pour raconter de grandes histoires dans tous les genres, sur toutes les plateformes, pour des publics partout dans le monde », a-t-il déclaré dans un communiqué. « Maintenant, cette ambition est une réalité. »
La réalité, pourtant, est plus sombre que ne le laisse entendre la rhétorique promotionnelle. Derrière les communiqués triomphants et les promesses d'un « moteur plus puissant » pour les studios emblématiques, cette fusion — la plus grande opération de consolidation médiatique depuis le rachat de Time Warner par AOL en 2000 — dissimule un enchevêtrement d'intérêts politiques, de financements opaques et de pressions présidentielles qui posent une question fondamentale : à qui appartient réellement l'information aux États-Unis ?
Un accord sous influence
L'histoire commence bien avant le 6 octobre 2026. Elle commence par une donation de 45 millions de dollars. Selon des informations révélées par le Wall Street Journal, Larry Ellison, cofondateur d'Oracle et huitième fortune mondiale, a versé cette somme à un groupe politique à but non lucratif soutenant la campagne présidentielle de Donald Trump en 2024. Ce financement, non soumis aux règles de divulgation, n'avait jamais été rendu public. Depuis l'élection, Ellison a versé « des millions de dollars supplémentaires » à des groupes pro-Trump, une partie de ces fonds allant aux initiatives de « legacy » du président à Washington.
Cette relation privilégiée entre Larry Ellison et Donald Trump n'est pas anecdotique. Elle est le socle sur lequel repose l'ensemble de l'édifice. Le Wall Street Journal rapporte qu'Ellison « a développé une amitié plus privée avec Trump qui a aidé les affaires de sa société technologique ainsi que les efforts de son fils pour assembler un conglomérat médiatique ». Le lien entre l'argent, l'accès politique et les décisions réglementaires n'a jamais été aussi explicite.
Lorsque Trump a déclaré, en décembre 2025, qu'il serait « impliqué » dans les décisions réglementaires concernant la vente de Warner Bros. Discovery, il ne s'agissait pas d'une simple fanfaronnade. « Aucun d'entre eux n'est particulièrement un ami proche », a-t-il déclaré depuis la Cabinet Room, avant d'ajouter : « Je veux faire ce qui est juste. Il est très important de faire ce qui est juste ». Cette posture de neutralité apparente masquait une réalité plus complexe : en se plaçant au centre d'une transaction qui allait remodeler l'industrie cinématographique et l'information télévisée américaines, Trump s'arrogeait un pouvoir de vie ou de mort sur les deux principaux réseaux d'information du pays.
CNN, le vrai prix de la transaction
Car c'est bien de CNN qu'il s'agit. Derrière les considérations antitrust, les promesses de production cinématographique et les garanties d'indépendance éditoriale, l'enjeu véritable est le contrôle du réseau d'information le plus regardé par l'élite politique américaine — et le plus critique envers Donald Trump.
Depuis son retour à la Maison-Blanche en 2025, le président américain n'a cessé d'attaquer CNN. Il a critiqué la chaîne, sa correspondante à la Maison-Blanche
Kaitlan Collins et ses reportages de manière répétée. En décembre 2025, il a déclaré : « Je pense que les gens qui ont dirigé CNN pendant toute cette longue période sont une honte. Je pense qu'il est impératif que CNN soit vendu ». Quelques mois plus tard, en septembre 2026, il a fait éjecter CNN du pool de presse de la Maison-Blanche, aux côtés de MS Now et Politico.
Les démocrates du Congrès n'ont pas tardé à réagir. Les représentants Pallone et Raskin ont élargi leur enquête sur la fusion Paramount-Skydance, notant que « Trump a maintenant explicitement exigé "une nouvelle propriété ainsi que des changements dans la programmation de CNN", et M. Ellison est déterminé à répliquer le modèle Paramount-Skydance pour répondre à ces demandes ». La formulation est brutale : le modèle Paramount-Skydance, c'est celui qui a permis à David Ellison de prendre le contrôle de CBS après que Paramount a payé 16 millions de dollars à Trump pour régler un procès lié à l'émission « 60 Minutes ». Un accord sans reconnaissance de culpabilité, mais un accord qui a indéniablement facilité l'approbation réglementaire.
Mark Thompson, le PDG de CNN, a annoncé le 5 octobre 2026 qu'il resterait à la tête du réseau sous la nouvelle propriété. « Ayant maintenant longuement discuté avec eux sur le sujet, j'ai une réelle confiance qu'ils comprennent et soutiendront pleinement le principe et la pratique du type d'information indépendante que CNN a toujours défendue », a-t-il écrit dans une note interne. Thompson, ancien PDG du New York Times, a précisé qu'il conserverait « les mêmes responsabilités et prérogatives » qu'actuellement. Mais ces assurances, aussi sincères soient-elles, ne peuvent occulter une réalité structurelle : le conseil d'administration de Skydance est contrôlé par la famille Ellison, et les décisions stratégiques — y compris celles concernant CNN — seront prises par des hommes dont la loyauté envers Trump est documentée.
La mécanique du verrouillage
Pour comprendre comment cette opération a pu être menée à bien, il faut examiner les rouages réglementaires qui ont été progressivement desserrés. La loi Clayton de 1914, dans son article 7, interdit expressément les fusions-acquisitions susceptibles de réduire la concurrence ou de créer un monopole. C'est sur cette base que les autorités de douze États — dont la Californie, New York et Washington — ont intenté des poursuites pour bloquer la fusion. Mais la Commission fédérale des communications (FCC) n'a « décelé aucun risque » dans l'opération, ouvrant la voie à un règlement négocié.
Ce règlement, approuvé par la juge Araceli Martínez-Olguín le 30 septembre 2026,
impose à Skydance plusieurs concessions : dépenser au moins 1,5 milliard de dollars supplémentaires en production américaine sur cinq ans, sortir au moins 30 films par an pendant deux ans, puis 32 films annuellement pendant trois ans, et payer 30 millions de dollars par film manquant. La société s'est également engagée à maintenir son siège à Los Angeles et à conserver les deux studios historiques. Mais ces concessions, présentées comme des victoires pour les États, ressemblent davantage à un prix d'entrée qu'à un véritable garde-fou.
Gene Kimmelman, ancien responsable antitrust du Département de la Justice et aujourd'hui chercheur à Harvard, a formulé une mise en garde prophétique devant le Sénat en octobre 2025. « Notre démocratie ne peut survivre sans une forte concurrence entre des plateformes d'information et de distribution médiatique indépendantes et diversifiées », a-t-il déclaré. « Je suis préoccupé par le fait que les déclarations et actions récentes de responsables gouvernementaux, comme le président de la FCC, semblent conçues pour faire pression indûment sur les plateformes technologiques et les entreprises de distribution médiatique afin de favoriser certains discours et de supprimer les opinions d'autres. » Il a ajouté : « Une vague de consolidation médiatique alimentée par les efforts de la FCC actuelle pour assouplir ou éliminer les règles de propriété concentrera le pouvoir médiatique local entre les mains de quelques entreprises nationales, réduira la diversité des acteurs médiatiques nationaux et permettra ainsi à quelques magnats des médias de déformer les sources d'information les plus populaires de notre société. »
08:43 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |
|
Facebook | | |








