09/10/2026
Le Post-Humanisme Ordinaire : Sommes-nous déjà des Cyborgs ? (2/2)
2026 restera dans les mémoires comme l’année où les promesses du post-humanisme ont cessé d’être des spéculations pour devenir des programmes industriels. En janvier, Elon Musk annonçait que Neuralink entrait en production de masse, avec des interventions chirurgicales désormais « presque entièrement automatisées ». En octobre, le secrétaire général des Nations unies avertissait pour la première fois que les neurotechnologies pourraient bientôt permettre aux gouvernements d’accéder aux pensées intimes des individus, et l’OCDE publiait un cadre de gouvernance des neurodonnées face aux risques posés par l’IA. Dans le même temps, le secteur technologique a supprimé plus de 100 000 emplois au premier trimestre, les entreprises justifiant ces coupes par la nécessité de réaffecter leurs ressources vers l’intelligence artificielle. La « boomcession » — cette économie qui affiche des records boursiers tandis que la majorité des travailleurs subissent la surveillance algorithmique, la précarisation et la perte de sens — n’est plus une hypothèse, mais une réalité documentée. Pourtant, face à cette dépossession programmée, quelque chose refuse encore de céder. Le mouvement des « Tech-Resisters », qui a pris de l’ampleur tout au long de l’année, rassemble des citoyens qui ne sont ni des obscurantistes ni des nostalgiques, mais des individus lucides qui ont compris les mécanismes de l’économie de l’attention et choisissent d’y opposer une résistance délibérée : bloqueurs d’applications, téléphones sans internet, déconnexion organisée. Leur démarche n’est pas un refus du progrès, mais un refus de troquer leur humanité contre les promesses creuses d’une optimisation marchande. C’est dans cet écart entre l’accélération technologique et la capacité de dire non que se joue, aujourd’hui, la possibilité d’un avenir authentiquement humain.
Le cadeau empoisonné du capitalisme : démystifier l'idéologie du progrès
Cependant, ces résistances, aussi louables soient-elles, risquent de demeurer périphériques si elles n'affrontent pas la logique systémique qui sous-tend la transformation posthumaine : le capitalisme dans sa phase tardive, néolibérale et financiarisée.
Le philosophe Fabrice Hadjadj le formule avec une clarté tranchante : « Le rêve de l'homme augmenté est celui d'un homme diminué, et content de l'être. Il se projette en cyborg pour se dispenser de devenir humain. » Cette sentence pointe vers l'escroquerie fondamentale : ce qui nous est vendu comme « augmentation », « optimisation », « amélioration », masque en réalité une réduction, un appauvrissement, une mutilation.
Car de quoi nous « augmente »-t-on exactement ? De notre capacité productive, de notre disponibilité permanente, de notre docilité aux impératifs marchands. Le smartphone nous « augmente » de la possibilité d'être joints à tout moment par notre employeur. Le tracker nous « augmente » de l'injonction à nous conformer aux normes statistiques de la santé. Les réseaux sociaux nous « augmentent » de l'obligation de fabriquer une image de soi perpétuellement valorisable et monétisable.
Cette prétendue augmentation fonctionne en réalité comme un dispositif de contrôle, de rendement, de normalisation. Elle ne vise pas à « rendre la vie plus humaine », selon la formule creuse du marketing technologique, mais à extraire davantage de valeur d'existences transformées en mines de données. Le capitalisme de surveillance n'est pas un accident, une dérive, une pathologie du capitalisme : il en représente l'aboutissement logique, la forme la plus aboutie.
Jean-Marie Le Méné va jusqu'à affirmer : « L'humanisme ne risque pas de disparaître demain, il a déjà disparu aujourd'hui avec la chosification de l'embryon humain, la marchandisation du vivant et la police des ventres. Le transhumanisme est un créneau porteur qui agit comme une entreprise de démobilisation et de désarmement moral. » Cette analyse, radicale, suggère que le posthumanisme n'est pas un horizon futur mais une réalité présente, dissimulée sous les oripeaux d'un humanisme de façade.
Normalisation et dressage : la fabrique de l'homme-machine
Au-delà de la surveillance et de la monétisation, c'est un processus plus insidieux qui s'opère : la normalisation des comportements, des pensées, des affects. Les algorithmes de recommandation créent ce que l'on nomme des « bulles de filtre » ou « chambres d'écho », où chacun ne rencontre que des contenus confirmant ses préjugés. La diversité cognitive s'effondre au profit d'une uniformisation rampante.
Le philosophe Pierre Cassou-Noguès note que les cyborgs « n'ont pas de sexe, ils ont la forme des systèmes humains mécaniques à l'instar du pilote-avion et de l'artilleur-canon. Ces cyborgs qui se donnent à penser de façon unitaire sont plutôt réduits à des machines sans raison et ne sont pas des êtres raisonnables. » Cette observation pointe vers un appauvrissement ontologique : la fusion homme-machine ne produit pas un être supérieur, mais un être diminué, amputé de sa complexité contradictoire, de son irréductible singularité.
Les mécanismes de « gamification » – l'application de principes ludiques à des activités non ludiques – illustrent parfaitement cette logique de dressage. Que ce soit pour nous inciter à marcher davantage (compteurs de pas), à consommer davantage (programmes de fidélité), ou à interagir davantage (likes et partages), ces systèmes de récompenses conditionnent nos comportements selon les principes du conditionnement opérant théorisé par Skinner. Nous devenons, littéralement, des rats de laboratoire appuyant sur des leviers pour obtenir des gratifications artificielles.
Cette normalisation s'étend à la sphère politique. Les travaux sur Cambridge Analytica ont révélé comment les données personnelles peuvent être instrumentalisées pour manipuler les opinions et orienter les votes. Le capitalisme de surveillance ne se contente pas d'exploiter économiquement nos existences : il menace les fondements mêmes de la délibération démocratique. Quand chaque électeur reçoit un message personnalisé, calibré pour toucher ses vulnérabilités psychologiques spécifiques, que reste-t-il de l'espace public partagé, du débat collectif, de la confrontation rationnelle des arguments ?
La dépossession du temps : l'accélération comme stratégie
Un aspect crucial de cette mutation concerne notre rapport au temps. L'accélération technologique, théorisée notamment par Hartmut Rosa, produit une compression temporelle qui détruit les conditions mêmes de l'expérience réfléchie. La disponibilité permanente de l'information crée l'illusion de la maîtrise, mais génère en réalité une surcharge cognitive paralysante. Nous sommes perpétuellement interrompus, distraits, sollicités. La concentration profonde, la méditation prolongée, la lecture soutenue – toutes ces pratiques qui permettent la formation d'une pensée autonome – deviennent des exploits héroïques dans un environnement conçu pour capter et fragmenter notre attention.
Cette économie de l'attention, analysée entre autres par Yves Citton, transforme notre ressource cognitive la plus précieuse – notre capacité à nous concentrer – en marchandise à extraire. Les ingénieurs de la Silicon Valley, formés aux neurosciences comportementales, conçoivent délibérément des interfaces « addictives », exploitant les failles de notre architecture psychologique. Le « scroll infini », les notifications vibrantes, les vidéos qui se lancent automatiquement : autant de techniques visant à maximiser le « temps d'engagement », euphémisme désignant notre captivité volontaire.
Stiegler, dans ses derniers travaux sur le « Néguanthropocène », liait explicitement cette question temporelle à l'urgence écologique. L'accélération frénétique du capitalisme digital, sa production entropique de nouveautés obsolescentes, sa consommation insatiable d'énergie et de ressources, participe de la même logique destructrice que celle qui ravage la biosphère. Le posthumanisme ordinaire et la catastrophe climatique ne sont pas deux problèmes séparés : ils sont les deux faces d'un même processus d'exploitation illimitée, de l'humain comme de la nature.
Résister : la nécessité d'une insurrection
Face à ce diagnostic, l'urgence n'est plus à l'analyse mais à l'action. Comme l'écrivait Anders, « la tâche morale la plus importante aujourd'hui consiste à faire comprendre aux hommes qu'ils doivent s'inquiéter et qu'ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime ». Il se voulait « semeur de panique », non par goût du catastrophisme, mais parce que seule une prise de conscience massive de la gravité de la situation peut encore susciter une réaction collective.
Cette résistance doit être multiforme. Sur le plan individuel, elle passe par des pratiques d'ascèse numérique : désactiver les notifications, limiter drastiquement le temps d'écran, préserver des espaces de silence et de déconnexion. Mais ces stratégies personnelles, bien que nécessaires, ne sauraient suffire. Comme le montre Zuboff, « une réponse démocratique » est indispensable. Il faut légiférer, réguler, contraindre les géants du numérique. Le démantèlement des monopoles, l'interdiction de certaines pratiques extractivistes, l'instauration d'un véritable droit à la vie privée : autant de mesures politiques sans lesquelles la résistance individuelle demeurera vaine.
Sur le plan collectif, il s'agit de réinventer des formes de sociabilité non médiatisées, de recréer des espaces d'échange qui échappent à la logique algorithmique. Les initiatives de « bibliothèques humaines », de « repair cafés », de jardins partagés, de monnaies locales : toutes témoignent de la possibilité de modes d'interaction non marchands, non quantifiés, non surveillés. Ces pratiques alternatives, encore marginales, dessinent les contours d'une société post-capitaliste où la technologie serait effectivement au service de l'épanouissement humain plutôt que de son asservissement.
Philosophiquement, il faut déconstruire l'idéologie du progrès qui légitime cette mutation. Le « solutionnisme technologique », pour reprendre le terme d'Evgeny Morozov, cette croyance selon laquelle toute problématique humaine trouverait sa résolution dans une innovation technique, doit être exposé pour ce qu'il est : un dispositif idéologique masquant des rapports de domination. Non, la technologie n'est pas neutre. Non, son développement n'est pas inéluctable. Non, la résistance n'est pas futile.
L'humanité menacée : un appel à la lucidité
Le Père Thierry Magnin, à la fois prêtre et docteur en physique, « s'inquiète de ce courant qui nie l'humain en cherchant à éradiquer toute marque de contingence ». Cette formulation pointe vers le cœur du problème : le posthumanisme, dans sa version capitaliste, ne vise pas l'émancipation mais l'élimination de ce qui fait l'humanité même de l'humain – sa vulnérabilité, sa mortalité, son imperfection, son imprévisibilité.
Or ces « défauts », loin d'être des tares à corriger, constituent les conditions mêmes de nos plus hautes réalisations. C'est parce que nous sommes mortels que le temps a du prix. C'est parce que nous sommes vulnérables que l'entraide a du sens. C'est parce que nous sommes imparfaits que le perfectionnement reste un horizon. Un être « optimisé » selon les critères de la performance capitaliste serait un être amputé de son humanité.
La question posée en titre de cet essai – « Sommes-nous déjà des cyborgs ? » – appelle donc une réponse nuancée. Oui, dans la mesure où nos existences sont désormais intimement intriquées avec des dispositifs techniques qui modifient nos capacités cognitives, notre rapport au temps, notre expérience du réel. Mais non, si par « cyborg » on entend un être qui aurait transcendé les limites humaines pour accéder à un état supérieur. Ce qui se profile n'est pas une amélioration mais une altération, non une augmentation mais une diminution.
Le posthumanisme ordinaire n'est pas l'avènement d'une humanité enfin libérée de ses chaînes biologiques. C'est l'aboutissement d'un processus d'aliénation où, sous couvert de progrès, l'humain est progressivement dépossédé de ses capacités, de son autonomie, de sa dignité. C'est le masque souriant d'une surexploitation qui transforme chaque instant de notre existence en occasion de profit pour quelques oligarques californiens. C'est un cadeau empoisonné dont les coûts cachés – psychologiques, sociaux, politiques, écologiques – dépassent de loin les bénéfices apparents.
L'heure du choix
Nous voici parvenus à un carrefour historique. La trajectoire que nous suivons actuellement – celle d'une fusion toujours plus étroite entre l'humain et des systèmes techniques conçus pour l'exploiter – mène à un avenir dystopique où quelques monopoles détiennent un pouvoir sans précédent sur des milliards d'individus réduits au statut de mines de données.
Mais cette trajectoire n'est pas inéluctable. Elle résulte de choix politiques, économiques, culturels qui peuvent encore être contestés, inversés, réorientés. L'alternative existe : celle d'une technologie effectivement émancipatrice, démocratiquement contrôlée, écologiquement soutenable, humainement souhaitable. Elle suppose de renverser le rapport de forces actuel, de reprendre collectivement le contrôle sur les outils qui médiatisent nos existences.
Stiegler, peu avant sa mort en 2020, avait rebaptisé son association Ars Industrialis « Les Amis de Greta Thunberg », liant explicitement la lutte contre le capitalisme numérique et celle pour la justice climatique. Ce geste symbolique souligne que ces combats n'en font qu'un : celui pour un monde habitable, tant écologiquement qu'anthropologiquement. Un monde où la technique serait au service de la vie, et non l'inverse.
Il est encore temps. Mais le temps presse. Chaque jour qui passe voit se renforcer l'emprise des systèmes de surveillance, s'approfondir la normalisation algorithmique, s'intensifier l'extraction de nos existences. Comme l'écrivait Zuboff, « chaque pas compte et semble se surcharger systématiquement de conséquences très difficilement réversibles - sinon absolument irréversibles ».
La résistance ne sera pas confortable. Elle exigera des renoncements, des efforts, des sacrifices. Mais l'alternative – l'acceptation passive de notre obsolescence programmée – n'est pas tolérable. Nous ne sommes pas encore des cyborgs au sens plein du terme. Nous conservons, pour l'heure, la capacité de dire non, de nous débrancher, de réinventer nos modes d'existence. Saurons-nous exercer cette liberté résiduelle avant qu'elle ne nous soit définitivement confisquée ?
L'inquiétude qui doit nous animer n'est pas celle d'un refus obscurantiste du progrès technique. C'est celle d'êtres lucides qui refusent de troquer leur humanité contre les promesses creuses d'une optimisation marchande. C'est celle de citoyens qui exigent que les outils techniques servent effectivement l'émancipation collective plutôt que l'enrichissement de quelques-uns. C'est celle d'individus qui affirment leur droit inaliénable à une existence non surveillée, non quantifiée, non monétisée.
Le post-humanisme ordinaire n'est pas une fatalité. C'est un projet politique qu'il nous appartient de refuser, de combattre, de vaincre. Pour que demeure possible un avenir authentiquement humain.
22:07 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |
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