17/04/2026
Trump ou l'illusion de la rupture (2/2)
La guerre contre l’Iran devait être la preuve de la « force par la paix » version Trump. Elle est devenue le symbole de sa fuite en avant. Déclenchée en février 2025 sous prétexte d’une menace imminente jamais réellement prouvée, elle a rapidement dérivé. Les bombardements préventifs n’ont pas fait plier Téhéran. Au contraire, l’Iran a joué la montre, frappant par procuration via ses alliés régionaux, usant l’armée américaine dans une guérilla sans fin. Les pertes humaines – côté américain – sont soigneusement minimisées, mais les coûts financiers explosent : entre 60 et 100 milliards de dollars déjà engloutis, sans objectif clair de victoire. Les généraux parlent désormais de « stabilisation », un euphémisme pour dire qu’on ne peut ni gagner ni partir. Les alliés européens ont refusé de suivre. Les pays du Golfe regardent ailleurs. Et sur le terrain, l’influence américaine recule. Cette guerre n’a pas rendu l’Amérique plus forte ; elle l’a rendue plus isolée, plus pauvre, plus haïe. Pour la base MAGA qui avait cru à la promesse de « pas de nouvelles guerres », c’est une gifle. Pour l’empire, c’est une nouvelle saignée inutile – la même que l’Afghanistan, l’Irak, le Vietnam. L’histoire se répète, et Trump en est le dernier fossoyeur.
L’ampleur de la défection intellectuelle au sein de la droite conservatrice ne doit pas être sous-estimée. Carlson, Kelly, Kent, Owens — ces figures ne sont pas des marginaux. Elles représentent des millions d’Américains qui avaient cru en Trump, qui avaient voté pour lui, qui avaient défendu ses idées. Aujourd’hui, elles se sentent trahies. L’espace politique s’est fragmenté. D’un côté, les « trumpistes de la première heure » qui restent fidèles, souvent par tribalisme ou par crainte de l’alternative démocrate. De l’autre, une droite « post-maga » qui cherche une troisième voie, entre nationalisme économique, non-interventionnisme et critique radicale des institutions. Et au centre, une masse croissante de déçus qui se tournent vers l’abstention ou vers des figures émergentes, souvent plus jeunes, plus radicales dans leur rejet du système.
Le cas de Tucker Carlson est exemplaire : il a « sacrifié sa relation avec Trump » pour tenter d’empêcher la guerre, comme l’a noté Glenn Greenwald. Ce sacrifice
lui a coûté sa place dans l’establishment conservateur, mais lui a valu une fidélité accrue de sa base personnelle. Aujourd’hui, ses podcasts sont écoutés par des millions d’Américains qui ne se reconnaissent plus dans le Parti républicain trumpien. C’est le signe d’une recomposition politique en cours — une recomposition qui pourrait, à terme, produire une scission définitive de la droite américaine.
Les empires en déclin ont toujours eu recours à la guerre comme exutoire. L’Empire romain, aux IIIe et IVe siècles, multipliait les campagnes militaires désespérées pour contenir les barbares, épuisant ses ressources au lieu de réformer son administration. L’Empire britannique, après la Seconde Guerre mondiale, s’est lancé dans des guerres coloniales dérisoires — Kenya, Malaisie, Suez — qui n’ont fait qu’accélérer son démantèlement. L’Amérique de Trump semble suivre le même chemin. La guerre d’Iran n’est pas une guerre de nécessité. C’est une guerre de diversion, une tentative de ressouder une nation fracturée autour d’un ennemi commun, une fuite en avant pour éviter de regarder en face les véritables problèmes : dette, inégalités, défiance institutionnelle, perte de sens.
Mais cette stratégie échoue. Les guerres ne créent plus d’union sacrée dans une Amérique hyperpolarisée. Elles créent de nouvelles fractures. Elles épuisent des forces armées déjà en crise de recrutement. Elles détériorent l’image internationale d’un pays qui était déjà en train de perdre son soft power. Les analystes militaires sont unanimes : la guerre contre l’Iran a placé les États-Unis dans une position stratégique pire qu’avant, avec un ennemi dont la capacité de nuisance régionale est intacte, et des alliés arabes qui regardent ailleurs. « L’Amérique s’est enfoncée dans un échec stratégique définitif », résume The Guardian. C’est le propre des empires sur le déclin : ils multiplient les guerres qu’ils ne peuvent plus gagner, accélérant ainsi leur propre effondrement.
La double peine économique et démographique
Pour mesurer la gravité de la situation, il faut ajouter à ce tableau déjà sombre les indicateurs démographiques. La natalité américaine est tombée à 1,58 enfant par
femme en 2026, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1). Ce taux devrait encore baisser à 1,53 en 2036. Combiné à la chute de l’immigration — le Census Bureau a rapporté que la croissance démographique n’était plus que de 0,4 % en 2025, contre 0,5 % l’année précédente et 1,0 % avant la pandémie —, ces chiffres annoncent une contraction de la population active dans les années à venir. Or, une économie qui vieillit et qui se dépeuple, c’est une économie qui perd son dynamisme, sa capacité d’innovation, sa base fiscale. Les projections économiques estiment que cette contraction pourrait coûter plus de 100 milliards de dollars de PIB d’ici 2026. À l’heure où la dette atteint des sommets, c’est une double peine.
Le paradoxe de cette situation est que Trump, qui prétendait défendre les « valeurs familiales traditionnelles », a fait adopter des politiques — fermeture des frontières, répression migratoire, insécurité économique — qui ne font qu’aggraver la chute de la natalité. Les jeunes couples reportent indéfiniment l’achat d’une maison et la procréation, écrasés par les dettes étudiantes, les loyers exorbitants, l’absence de perspectives. Les politiques natalistes, quand elles existent, sont trop timides pour inverser la tendance. L’Amérique vieillit avant d’avoir mûri.
Joe Kent a consacré sa vie à la défense de l’Amérique. Engagé dans l’armée avant même les attentats du 11 septembre, il a servi vingt ans sous les drapeaux, d’abord au sein du prestigieux 75ᵉ Régiment de Rangers, puis comme « Green Beret » au sein des forces spéciales. Il a accompli onze déploiements de combat, essentiellement en Irak, y a reçu six Bronze Stars, et a poursuivi son engagement au sein de la CIA, comme officier paramilitaire au Special Activities Center, l’unité la plus secrète du renseignement américain. Il n’est pas un théoricien de la guerre. Il en a vu le visage, des centaines de fois.
Son patriotisme porte un nom et un visage : celui de Shannon Kent, sa femme, Senior Chief Petty Officer de la Navy, tuée le 16 janvier 2019 en Syrie par un attentat-suicide de l’EI. Shannon était l’une des rares femmes à combattre aux côtés des forces spéciales sur la ligne de front. Sa mort a fait de Joe Kent un « Gold Star husband », un époux ayant perdu l’être aimé au champ d’honneur. Cette douleur, il ne l’a jamais exploitée. Il l’a portée avec dignité.
Nommé par Donald Trump en février 2025 à la tête du National Counterterrorism Center, confirmé par le Sénat en juillet, il s’est trouvé confronté à un dilemme insoluble lorsque l’administration a déclenché la guerre contre l’Iran. En mars 2026, il a démissionné avec une lettre publique d’une lucidité rare : « Je ne peux pas en bonne conscience soutenir cette guerre. L’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation. Et il est clair que nous avons déclenché cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain ». Il ajoutait, avec une force qui ébranla Washington : « Ma femme, Shannon, n’est pas morte pour cela. Elle est morte dans une guerre qu’Israël a fabriquée ». Pour avoir dit cette vérité — celle d’un soldat qui refuse qu’on instrumentalise le sang des siens — il a été traité d’antisémite, mis à l’écart, et menacé d’enquête fédérale. Ce n’est pas la justice. C’est la persécution d’un patriote par ceux qui ont oublié ce que servir son pays veut vraiment dire.
Les conversions catholiques : un renouveau spirituel paradoxal
Pourtant, au milieu de ce désastre, on observe un phénomène religieux inattendu : la hausse significative des conversions au catholicisme, notamment chez les jeunes
adultes. L’analyse des données de 140 diocèses sur les 175 que compte le pays montre une augmentation de 38 % du nombre d’adultes convertis lors du week-end de Pâques 2026, avec une surreprésentation des hommes dans la vingtaine. Le diocèse de Newark attend 1 701 converts en 2026, contre 1 305 en 2025 et seulement 1 064 en 2019. À l’université d’État du Kansas, 110 étudiants, professeurs et personnels se préparent à être baptisés à Pâques 2026 — près de trois fois plus que les années précédentes. L’archidiocèse de Cincinnati attend plus de mille nouveaux catholiques, un record.
Que signifie cette poussée de ferveur catholique dans une Amérique en déclin ? Plusieurs interprétations sont possibles. Pour certains, elle traduit une quête de stabilité et de sens dans un monde devenu chaotique. Le catholicisme, avec sa liturgie millénaire, sa théologie structurée, son autorité morale, offre un refuge contre l’atomisation sociale et le relativisme moral. Pour d’autres, cette hausse reflète un rejet du protestantisme évangélique, trop étroitement associé à Trump et à la politique partisane. Un retour au christianisme profond, celui encore bridé dans sa forme religieuse, dans sa forme catholique, serait par contre un signe de rupture bien plus profond. Le christianisme dans sa forme radicale, celle de l'Évangile brut en grec ancien, est en effet radicalement opposé à l'État et à l'argent. De nombreux jeunes conservateurs, déçus par l’instrumentalisation de la foi à des fins électorales, se tournent vers une spiritualité plus exigeante, plus détachée du pouvoir temporel. Ce mouvement pourrait, à long terme, redessiner la carte religieuse de l’Amérique — et affaiblir encore le socle trumpien, qui repose en grande partie sur le vote évangélique.
L’effondrement de l’URSS en héritage ?
Une question hante désormais les observateurs : l’Amérique de Trump est-elle en train de suivre le même chemin que l’URSS des années 1980 ? Les parallèles sont troublants. Une dette extérieure écrasante, une guerre ruineuse dans un pays lointain (l’Afghanistan pour l’URSS, l’Iran aujourd’hui), une économie qui stagne, une population qui décline, une perte de confiance dans les institutions, une fragmentation politique et idéologique, un recours accru à la répression intérieure pour maintenir l’ordre. Comme l’URSS, les États-Unis semblent prisonniers d’un système qu’ils ne peuvent plus réformer, condamnés à dépenser toujours plus pour maintenir leur rang, jusqu’à l’épuisement.
Tucker Carlson se sépare de Trump sur l'Iran / Dimanche avec Laura Kuenssberg (12 Avril 2026). Audio français disponible dans les réglages. Kuenssberg est une journaliste britannique qui présente l'émission politique du dimanche matin de la BBC. Son frère aîné, David, a été le directeur exécutif des finances et des ressources au conseil municipal de Brighton et Hove et est en poste comme directeur général au ministère de l'Intérieur. Sa sœur aînée, Joanna Kuenssberg, est une dirigeante pétrolière de Shell et auparavant diplomate, haut-commissaire au Mozambique. À la suite des élections locales de 2016, une pétition a été lancée sur 38 Degrees accusant Kuenssberg d'être partiale et hostile au Parti travailliste et en particulier à son chef Jeremy Corbyn (connu pour sa solidarité avec la Palestine). Le groupe a demandé son licenciement. En janvier 2017, le BBC Trust a statué qu'un reportage de novembre 2015 réalisé par Kuenssberg enfreignait les directives d'impartialité et d'exactitude du radiodiffuseur. Lors d'un rassemblement à Londres en novembre 2017, Kuenssberg déclare que des trolls sur Internet tentaient de la faire taire. Elle a régulièrement interviewé des représentants israéliens dans son émission du dimanche, dont le président Isaac Herzog et l'ambassadrice Tzipi Hotovely, sur son émission du dimanche.
En octobre 2024, la BBC annule une interview que Kuenssberg devait mener avec l'ancien Premier ministre britannique Boris Johnson (conservateur) après qu'elle lui ait accidentellement envoyé ses notes d'information. Son approche a suscité des débats divisés sur les réseaux sociaux, certains critiquant un "plateformage" militant de responsables israéliens. Victoria Derbyshire en profite pour défier Tucker Carlson sur des allégations d'antisémitisme, truc éculé utilisé à l'échelle industrielle pour faire taire les opposants à la guerre contre l'Iran et effrayer les sponsors des influenceurs. Enfin, pas sur Charlie Kirk, le plus célèbre, lui a été exécuté.
Bien sûr, l’Amérique n’est pas l’URSS. Elle dispose d’une société civile plus robuste, d’une économie plus diversifiée, d’une tradition démocratique plus ancienne. Mais ces atouts s’effritent. La confiance dans les institutions — Congrès, présidence, médias, système judiciaire — est tombée à des niveaux historiquement bas. Les inégalités économiques sont à leur plus haut depuis un siècle. La violence politique refait surface. La menace d’un éclatement de l’Union, autrefois impensable, est évoquée à voix basse dans certains cercles intellectuels. Les États de la côte Ouest, la Californie en tête, flirtent régulièrement avec l’idée d’une sécession. Le Texas n’est pas en reste. Les tensions culturelles entre « bleus » et « rouges » n’ont jamais été aussi vives.
Un éclatement à la soviétique — c’est-à-dire une dislocation brutale en plusieurs entités indépendantes — n’est pas à l’ordre du jour immédiat. Mais un affaiblissement progressif de l’autorité fédérale, une décentralisation accrue, une fragmentation politique croissante, tout cela est en marche. L’empire américain, comme tous les empires avant lui, finira par se rétracter. La question n’est pas de savoir s’il va décliner, mais à quel rythme et sous quelle forme. Trump, en accélérant la dette, en affaiblissant le dollar, en ruinant l’image internationale, en fracturant sa propre base, en négligeant la justice intérieure, en menant des guerres sans issue, est en train de transformer ce déclin lent en effondrement accéléré.
Selon l'expression populaire, Trump part en vrille sur X. Ce déni du réel, le mensonge grossier de ce discours témoigne d'une rupture revendiquée avec les acteurs les plus populaires de sa seconde élection et cette division se fait au nom d'un intérêt étranger et de considérations contraire à l'objectif de justice systématiquement matraqué durant sa campagne. Ce changement, perçu comme une trahison par la base MAGA, annonce une facture lourde dans les urnes. L'électeur américain n'aime en effet ni la hausse du coût de l'énergie, ni voir les Boys engagés pour payer leurs études se faire tuer au loin et encore moins voir une guerre, dont la note est de 1 milliard de dollars par jour, déclenchée pour étouffer une affaires de trafic sexuel sur mineures, l'affaire Epstein, qu'on ne parle plus de Gaza et qu'on ne demande plus jamais qui a exécuté Charlie Kirk.
L’absence de plan B
L’un des traits les plus frappants du second mandat trumpien est l’absence totale de projet alternatif. En 2016, Trump pouvait encore invoquer la novation — bousculer l’establishment, casser les codes, proposer une autre voie. En 2026, après des années d’exercice du pouvoir, le bilan est là : il n’y a pas eu de « grand dessein », pas de réforme structurelle, pas de nouvelle donne économique ou sociale. Il n’y a eu que du bruit, des provocations, des guerres, et de la dette.
Les Américains, au fond, le sentent. L’indice de confiance des ménages s’effondre. Les faillites augmentent. L’emploi recule. Le dollar baisse. Le tourisme étranger se détourne. Les jeunes fuient l’armée. La population vieillit. L’image internationale se dégrade. Chaque semaine apporte son lot de mauvaises nouvelles. Et pourtant, Trump continue de parler de « victoire », de « renaissance », de « grandeur ». Le décalage entre le discours officiel et la réalité vécue est devenu béant.
Ce que Trump a offert aux Américains, ce n’est pas la rupture avec l’ère Biden qu’il avait promise. C’est la continuité dans le pire. Même endettement frénétique, mêmes déficits commerciaux abyssaux, mêmes difficultés sociales. Mais avec, en prime, un dollar affaibli, une image internationale en ruine, une guerre coûteuse et impopulaire, une répression intérieure accrue, une base MAGA désorientée et fracturée, et une armée qui ne trouve plus assez de jeunes pour combattre.
Le programme MAGA — paix extérieure, justice intérieure, prospérité retrouvée —
est mort. Il a été assassiné par celui-là même qui l’avait porté sur les fonts baptismaux. En renonçant à poursuivre les criminels d’État, en étouffant les affaires Epstein et Diddy, en protégeant Fauci, en menant une guerre d’agression contre l’Iran, en muselant les voix dissidentes de sa propre famille politique, Trump a livré l’empire américain aux forces du déclin qu’il prétendait combattre.
L’empire américain ne s’effondrera pas demain. Il lui reste des ressources considérables — militaire, économique, technologique, culturelle. Mais la trajectoire est désormais claire. Elle mène vers le bas. Et Trump, loin de l’avoir inversée, l’a rendue plus raide et plus rapide. L’Amérique sort de l’ère Biden avec les mêmes maux ; elle entre dans l’ère Trump avec de nouvelles blessures, plus profondes. Et lorsque, dans quelques décennies, les historiens se demanderont où tout a vraiment basculé, ils pourront pointer cette période charnière : ce moment où l’empire, au lieu de se réformer, a choisi l’illusion, la guerre et l’endettement. Ce moment où Trump, en trahissant le rêve MAGA, a précipité la chute qu’il avait promis d’empêcher.
08:51 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |
|
Facebook | | |











Écrire un commentaire