28/04/2026
La datafication du corps, de la santé à l’augmentation
Longtemps, la connaissance du corps est passée par l’observation directe, l’auscultation, l’écoute du récit intime du patient. La médecine hippocratique scrutait déjà les humeurs et les tempéraments. La Renaissance a inventé la dissection, la modernité a forgé la clinique, le XIXe siècle a imposé la mesure physiologique : le thermomètre, le sphygmomanomètre, la balance. Pourtant, nous sommes entrés depuis deux décennies dans une rupture de nature différente. Le corps n’est plus seulement examiné ; il est traduit en flux de données numériques, capturé en continu, stocké dans des serveurs distants, analysé par des algorithmes. La « datafication » du vivant – cette transformation de l’activité biologique en information quantifiée, agrégée et exploitable – constitue une mutation anthropologique dont nous commençons à peine à mesurer la portée.
Les prémices de ce mouvement se dessinent dès les années 2000, lorsque les rédacteurs du magazine *Wired*, Gary Wolf et Kevin Kelly, lancent le *Quantified Self movement*, pari d’une connaissance optimisée de soi par la collecte de données personnelles. « La connaissance de soi par les nombres » devient le mot d’ordre d’une communauté qui, en 2015, compte 52 000 membres répartis dans 37 pays (Wolf & Kelly, *Quantified Self*, 2007). L’idée n’a pourtant rien d’une lubie marginale : elle prolonge une longue tradition de comptabilité de soi, mais elle la radicalise en la faisant passer du carnet de notes au flux algorithmique continu. En une quinzaine d’années, le mouvement a essaimé bien au-delà du cercle des pionniers technophiles : montres connectées, bagues intelligentes, patchs adhésifs, applications de suivi menstruel ou de glycémie, jusqu’aux pompes à insuline qui transforment la gestion d’une maladie chronique en une boucle de données permanente.
Nous voici donc à l’heure où le corps est devenu une source inépuisable de données, un émetteur permanent d’informations physiologiques, émotionnelles, comportementales. Cette captation n’est plus seulement médicale ; elle est sportive, managériale, assurantielle, publicitaire. Elle ne vise plus seulement à guérir, mais à optimiser, à prédire, à augmenter. D’une promesse de santé publique, elle glisse vers un idéal de performance et de dépassement, qui intéresse autant les industries du bien-être que les grandes plates-formes numériques. La datafication du corps installe ainsi un spectre d’applications qui va de la « santé connectée » au « transhumanisme », et pose, dans un même élan, des questions scientifiques, philosophiques et sociologiques qui méritent d’être articulées.
Le présent essai tente de démêler ces fils. Il examine d’abord les mécanismes par lesquels le corps est traduit en données et la manière dont cette traduction reconfigure le champ de la santé. Il interroge ensuite les dimensions philosophiques de cette mutation : qu’advient-il du sujet lorsque son corps n’est plus sa chair mais un double numérique, un « dividuel » calculable ? Il se penche enfin sur les implications sociopolitiques, en analysant le rôle des grandes entreprises technologiques dans la captation des données corporelles et la formation d’une nouvelle biopolitique privatisée. En conclusion, il esquisse les inquiétudes que ce mouvement suscite et les perspectives de régulation et de justice qui pourraient en infléchir le cours.
## La fabrique du corps-data
La datafication du corps repose sur un dispositif technique qui combine trois opérations : la capture de signaux biologiques par des capteurs, leur transmission à des infrastructures de stockage et leur traitement par des algorithmes d’analyse. Les *wearables* – bracelets, montres, anneaux, patchs – sont l’interface la plus visible de ce dispositif. Ils mesurent la fréquence cardiaque, le nombre de pas, la saturation en oxygène, la température cutanée, parfois l’activité électrodermale ou le taux de glucose interstitiel. Les smartphones ajoutent la géolocalisation, l’analyse des schémas de sommeil, l’enregistrement vocal. Les objets connectés se multiplient : balances intelligentes, tensiomètres, électrocardiogrammes portables, jusqu’aux pilules ingérables équipées de micro-capteurs qui signalent leur ingestion (Zheng Liu, *Toward Datafied Human Enhancement*, 2023).
Ce qui change radicalement, ce n’est pas tant la nature des mesures – la médecine en produit depuis des siècles – que leur caractère continu, passif et cumulatif. La quantification de soi devient ce qu’Alain Desrosières aurait appelé une « quantification » au sens fort du terme : une production permanente de données qui s’applique à des comportements et des caractéristiques autrefois exprimés « par des mots et non par des nombres » (Desrosières, cité par Billmann & Delorme, *Statistique et société*, 2017). La mesure ponctuelle du médecin cède la place à un flux ininterrompu, la trace écrite du carnet de santé à un entrepôt de données massives (*big data*), le diagnostic rétrospectif à l’analyse prédictive.
Ce basculement modifie en profondeur la relation thérapeutique et le statut du savoir médical. Historiquement, la clinique s’est construite sur la rencontre entre un corps souffrant et un médecin interprète. Avec la datafication, le corps parle seul, ou plutôt il émet en permanence des signaux que des algorithmes décodent. Comme le soulignent Minna Ruckenstein et Mika Pantzar dans leur exploration du « paradigme dataïste », la métaphore du *Quantified Self* ne définit pas seulement un nouveau « soi numérique », mais promeut un cadre dans lequel un tel soi peut fonctionner – un cadre où « les données sont censées parler d’elles-mêmes » (Ruckenstein & Pantzar, *Beyond the Quantified Self*, *New Media & Society*, 2017/2019). L’ambition est épistémologique : remplacer l’interprétation subjective par l’évidence statistique, l’intuition clinique par l’inférence algorithmique.
Pour les patients atteints de maladies chroniques, cette transformation est ambivalente. Les pompes à insuline couplées à des capteurs de glucose en continu permettent un contrôle métabolique d’une précision inédite, réduisant les risques de complications. Mais elles insèrent aussi le patient dans un régime de surveillance médicale permanente où chaque écart est immédiatement visible, analysable, sanctionnable. Comme le montrent les travaux récents sur les pratiques d’auto-suivi numérique au Chili, les dispositifs de santé connectée « reproduisent et transforment la logique du healthisme », renforçant la responsabilité individuelle tout en déplaçant la connaissance de soi vers des « données qui se légitiment par un discours qui nie le pouvoir du discours lui-même » (Crawford, 1980 ; étude sur les pompes à insuline et applications fitness au Chili, *Sociology of Health & Illness*, 2025). Autrement dit, le chiffre devient la seule vérité crédible, au risque d’effacer la dimension vécue de la maladie.
## Le corps recomposé : données, identité et contrôle
Mais la datafication ne se limite pas à la sphère médicale. Elle s’étend au bien-être, au sport, au sommeil, à l’alimentation, à la sexualité, à l’humeur. Chaque dimension de l’existence corporelle est susceptible d’être quantifiée et intégrée dans un « double numérique » – ce que certains chercheurs nomment le *Datafied Body Double* (étude sur les pompes à insuline, *Science & Technology Studies*). Ce double n’est pas une représentation neutre du corps réel ; il en constitue une version simplifiée, calculable, exploitable, et finit par imposer sa logique au corps vécu. Le nombre de pas quotidien devient une norme à atteindre, la variabilité de la fréquence cardiaque un indicateur de stress à réduire, la qualité du sommeil un score à optimiser. La santé se mue en performance, la performance en injonction.
Le philosophe Gilles Deleuze, dans son célèbre *Post-scriptum sur les sociétés de contrôle* (1990), avait anticipé avec une étonnante lucidité ce glissement du corps individuel vers le « dividuel » : « Les individus sont devenus des ‹ dividuels › », écrivait-il, « et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des ‹ banques › » (Deleuze, *Post-scriptum sur les sociétés de contrôle*, 1990). Le corps n’est plus une unité close, mais un agrégat de paramètres mesurables, dissociables et recombinables à volonté. La médecine, ajoutait Deleuze, se transforme en un régime qui « capte des malades potentiels et des groupes à risque », remplaçant « le corps individuel ou numérique par le chiffre d’une matière ‹ dividuelle › à contrôler » (Deleuze, *ibid.*).
Cette intuition deleuzienne trouve aujourd’hui sa concrétisation dans les dispositifs de santé connectée, mais aussi dans les programmes de bien-être en entreprise, les assurances qui modulent leurs primes en fonction de l’activité physique mesurée, les plates-formes qui monétisent les données intimes de leurs utilisateurs. Le corps datafié est un corps « docile » au sens foucaldien, mais un corps docile non plus seulement par la discipline externe des institutions (l’école, la caserne, l’hôpital), mais par l’intériorisation des normes chiffrées et la boucle de rétroaction continue qu’imposent les capteurs. Comme le souligne l’article *The Quantified Body: Identity, Empowerment, and Control in Smart Wearables* (Wang, 2025), les objets connectés « déplacent le discours de l’empowerment sanitaire vers une modalité de conformité alignée sur les valeurs néolibérales de productivité, d’efficacité et d’autodiscipline » (Wang, *The Quantified Body*, arXiv, 2025). L’utilisateur est placé dans un « régime post-consentement » où les relations asymétriques de pouvoir sont normalisées par un design fluide et des incitations comportementales douces (*nudges*).
## L’horizon de l’augmentation
Si la datafication du corps commence par la santé, elle trouve son prolongement logique dans l’augmentation. Le suivi des constantes biologiques permet non seulement de diagnostiquer et de prévenir, mais aussi d’optimiser les performances humaines au-delà des limites naturelles. Le passage de la médecine réparatrice à la médecine d’amélioration est l’un des débats centraux du transhumanisme, ce mouvement qui prône l’usage des sciences et des techniques pour améliorer radicalement la condition humaine.
La notion d’« augmentation datafiée » (*datafied enhancement*), récemment proposée par Zheng Liu, permet de saisir la spécificité du moment contemporain. « Le développement généralisé des technologies de l’information et de l’intelligence artificielle a rendu possible la collecte et l’analyse des données biométriques humaines, intégrant ainsi les données dans le concept d’incarnation (*embodiment*) » (Liu, *Toward Datafied Human Enhancement*, 2023). L’augmentation ne passe plus seulement par l’implant ou la prothèse, mais par la boucle continue de données qui permet à l’individu de connaître, de moduler et d’optimiser son propre fonctionnement biologique. La montre qui détecte une baisse de vigilance et suggère une pause, l’application qui ajuste l’alimentation en fonction du microbiote intestinal, le casque de neurofeedback qui entraîne la concentration : tous ces dispositifs constituent des formes discrètes d’augmentation, dont l’effet cumulatif est une transformation silencieuse du rapport au corps.
Le transhumanisme radicalise cette logique en lui donnant une visée eschatologique. Pour ses promoteurs – de Ray Kurzweil à Max More, du mouvement *Humanity+* aux entrepreneurs de la Silicon Valley –, la datafication du corps n’est qu’une étape vers le *body hacking*, l’implant cérébral, l’interface cerveau-machine, et à terme le téléchargement de la conscience sur un support numérique. Le corps biologique est perçu comme une contrainte à dépasser, une machine obsolète qu’il s’agit de reprogrammer. Comme le rappelle Philippe Merlier, « le transhumanisme présuppose une image de l’homme et de ce que doit être – ou de ce que doit devenir – l’être humain » (Merlier, *Corps augmenté : quelle image de l’homme ?*, *Raison publique*, 2023). Cette image est celle d’un homme débarrassé de sa finitude, de sa vulnérabilité, de sa mortalité – un homme « simplifié », pour reprendre l’expression de Jean-Michel Besnier (Besnier, *L’Homme simplifié*, 2012).
La critique philosophique du transhumanisme a été abondamment développée ces dernières années. Jürgen Habermas, dans *L’Avenir de la nature humaine* (2001), a mis en garde contre une instrumentalisation de la vie qui compromettrait l’autonomie du sujet et la symétrie des relations intergénérationnelles. Francis Wolff, dans *Trois utopies contemporaines* (2017), a dénoncé une « fabrique de l’homme nouveau » qui efface la distinction fondamentale entre le « corps que l’on a » et le « corps que l’on est », pour reprendre la distinction phénoménologique de Husserl et Merleau-Ponty. Le corps n’est pas un objet que l’on possède et que l’on peut modifier à volonté ; il est la condition même de notre être-au-monde, le lieu de notre sensibilité, de notre vulnérabilité, de notre rapport aux autres. En le réduisant à un agrégat de données optimisables, la datafication menace de nous couper de cette dimension charnelle de l’existence.
Pourtant, la frontière entre réparation et augmentation est plus poreuse qu’il n’y paraît. Les prothèses connectées contrôlées par la pensée, comme celles développées par Kevin Warwick dès 2002, rétablissent des fonctions perdues tout en ouvrant la possibilité d’une extension des capacités sensori-motrices. Les implants cochléaires, les pacemakers, les pompes à insuline sont des dispositifs médicaux qui normalisent le corps souffrant, mais qui peuvent aussi être détournés, optimisés, augmentés. La question n’est donc pas tant de tracer une ligne absolue entre le thérapeutique et l’augmentatif que de comprendre comment la logique de la donnée transforme insensiblement toute intervention sur le corps en une logique d’optimisation continue.
## La biopolitique du capitalisme de surveillance
La datafication du corps ne relève pas seulement d’une évolution technologique ou d’un choix individuel : elle s’inscrit dans une économie politique. La collecte massive de données corporelles est aujourd’hui dominée par quelques grandes entreprises technologiques – Apple, Google/Alphabet, Amazon, Meta, Samsung – qui ont fait de la santé connectée un axe stratégique de leur développement. Comme l’a magistralement analysé Shoshana Zuboff dans *The Age of Surveillance Capitalism* (2019), ces entreprises ont construit un modèle économique fondé sur l’extraction de données comportementales à des fins de prédiction et de contrôle. Ce qu’elle appelle « capitalisme de surveillance » s’applique désormais aux données les plus intimes du corps humain.
L’article de Anna-Verena Nosthoff et Felix Maschewski, « Surveillance-Capitalist Biopolitics: Big Tech and the Governing of Bodies » (2022), approfondit cette analyse en proposant le concept de « biopolitique capitaliste de surveillance ». S’appuyant sur Foucault et Zuboff, les auteurs montrent que la régulation des corps n’est plus l’apanage de l’État, mais est de plus en plus « médiatisée par des entreprises technologiques privées » qui s’appuient sur « un récit discutable de participation, de responsabilité et de soin, alors qu’elles possèdent et contrôlent l’accès aux données de santé intimes et aux algorithmes propriétaires qui les médiatisent » (Nosthoff & Maschewski, *Zeitschrift für Politikwissenschaft*, 2022). La pandémie de Covid-19 a accéléré cette dynamique, en normalisant les pratiques d’auto-suivi et en légitimant l’intervention des acteurs privés dans la gestion de la santé publique.
Cette privatisation de la biopolitique emprunte le vocabulaire de l’empowerment et de l’autonomie individuelle pour masquer une logique d’accumulation. Les utilisateurs sont invités à « prendre leur santé en main », mais ils confient dans le même geste leurs données les plus personnelles à des infrastructures qu’ils ne contrôlent pas. Les programmes de bien-être en entreprise, qui se multiplient aux États-Unis et gagnent l’Europe, utilisent les données des *wearables* pour surveiller la productivité des salariés, ajuster les primes d’assurance, voire orienter les décisions d’embauche. Comme le souligne Suneel Jethani dans *The Politics and Possibilities of Self-Tracking Technology* (2021), la quantification de soi, loin d’être un simple outil de connaissance personnelle, « fait disparaître les corps, les rend dociles et les inscrit dans des rythmes » – une opération de pouvoir qui s’inscrit dans une généalogie allant de Jewson à Foucault et à Lefebvre (Jethani, Emerald Publishing, 2021).
Le concept de « colonialisme des données » (*data colonialism*), proposé par Nick Couldry et Ulises Mejias, éclaire également cette dynamique. L’extraction de données corporelles n’est pas sans rappeler les logiques coloniales d’appropriation des ressources : il s’agit d’annexer à la sphère marchande des dimensions de l’existence humaine qui échappaient jusqu’alors au calcul économique – le sommeil, les émotions, le rythme cardiaque, le désir sexuel. Le corps devient une ressource à exploiter, une « frontière » à conquérir, au mépris des droits fondamentaux des personnes concernées.
## Inégalités, fractures et nouvelles normalités
La datafication du corps n’affecte pas tous les individus de la même manière. Elle est traversée par des inégalités sociales, économiques et culturelles qui en accentuent les effets différenciateurs. Les dispositifs de suivi connecté sont d’abord adoptés par les classes moyennes et supérieures urbaines, disposant du capital économique et culturel nécessaire pour investir dans ces technologies et en interpréter les résultats. Comme le montre le projet ANR Quantiself, les usages de la quantification de soi varient considérablement selon le genre, l’âge et la position sociale : « les enjeux de la quantification de soi évoluent selon le cycle de vie : régulation d’une vie instable chez les plus jeunes, rationalisation des vies professionnelle, domestique et personnelle après la naissance des enfants, prévention contre les menaces de l’avancée en âge après 50 ans » (Dagiral, Licoppe, Pharabod, *Réseaux*, 2019).
Mais au-delà des usages volontaires, une nouvelle forme d’inégalité émerge : celle qui oppose ceux dont le corps est « datafié » sans leur consentement (par exemple, les bénéficiaires de l’aide sociale soumis à des dispositifs de surveillance de leurs comportements de santé) à ceux qui ont les moyens de s’y soustraire ou de contrôler leurs propres données. La fracture numérique en matière de santé ne concerne plus seulement l’accès aux outils, mais la maîtrise de ses propres informations corporelles.
Par ailleurs, la datafication installe de nouvelles normes de santé et de comportement qui peuvent avoir des effets pervers. L’idéologie du *healthism*, théorisée par Robert Crawford en 1980, trouve dans les dispositifs de quantification de soi un puissant vecteur de diffusion. Elle prône la responsabilité individuelle en matière de santé et tend à faire porter sur les individus la charge de leur bien-être, en occultant les déterminants sociaux, économiques et environnementaux des pathologies. L’étude chilienne sur les pompes à insuline et les applications de fitness montre comment « les technologies d’auto-suivi numérique reproduisent et transforment la logique du healthisme, renforçant la responsabilité individuelle tout en redéfinissant les conditions dans lesquelles la santé est connue et gérée » (*Sociology of Health & Illness*, 2025). Le sujet numérique est pris entre l’injonction à « se connaître soi-même » et la reconnaissance que cette connaissance dépend de technologies qui à la fois l’autonomisent et le contraignent.
## Gouvernance, éthique et justice des données
Face à ces dérives, des voix s’élèvent pour réclamer une gouvernance démocratique des données corporelles. La notion de « justice des données » (*data justice*) propose de déplacer le débat de la seule protection de la vie privée vers une réflexion plus large sur les conditions d’équité dans la production, la circulation et l’usage des données. Comme le suggère Wang, un « changement de paradigme est nécessaire, passant de l’optimisation individuelle à la responsabilité démocratique et à la réforme structurelle de la gouvernance des données corporelles » (Wang, *The Quantified Body*, 2025).
Plusieurs pistes sont explorées. D’une part, le renforcement du cadre réglementaire : le Règlement général sur la protection des données (RGPD) en Europe a posé des principes importants de consentement, de minimisation et de portabilité des données, mais son application aux données de santé issues des objets connectés reste lacunaire. Les données générées par les *wearables* échappent souvent au cadre strict des données de santé protégées, alors qu’elles en révèlent tout autant. D’autre part, des initiatives de « communs de données » (*data commons*) ou de « coopératives de données » émergent, proposant des modèles alternatifs de gouvernance collective, où les citoyens conservent la maîtrise de leurs informations personnelles et décident démocratiquement de leurs conditions d’utilisation.
La question de la transparence algorithmique est également cruciale. Les algorithmes qui traitent les données corporelles – pour diagnostiquer une pathologie, évaluer un risque, suggérer un comportement – sont souvent opaques, propriétaires, et échappent à toute évaluation indépendante. Lorsque ces systèmes sont déployés à grande échelle, ils peuvent produire des discriminations systématiques, renforcer des stéréotypes de genre ou de race, et imposer des normes de santé culturellement biaisées. Exiger une explicabilité des décisions algorithmiques et une certification indépendante des dispositifs de santé connectée devient un impératif démocratique.
Sur le plan éthique, la réflexion doit porter sur ce que signifie une « technologie respectueuse de la dignité humaine » (Liu, 2023) dans le domaine de la datafication corporelle. Cela implique de reconnaître que le corps n’est pas un simple réservoir de données, mais le support de l’identité personnelle, de la vie intime et de la relation à autrui. La marchandisation des données corporelles, leur extraction sans consentement véritable, leur usage à des fins de contrôle social ou de discrimination menacent des valeurs fondamentales des sociétés démocratiques.
## Perspectives : vers une souveraineté corporelle numérique ?
La datafication du corps est une lame à double tranchant. D’un côté, elle ouvre des possibilités immenses en matière de médecine personnalisée, de prévention, de connaissance de soi, de compensation du handicap, voire d’extension des capacités humaines. De l’autre, elle expose les individus à des formes inédites de surveillance, d’exploitation et de normalisation, qui pourraient à terme transformer le rapport à soi-même et aux autres d’une manière radicalement déshumanisante.
Le défi est de taille. Il s’agit de construire les conditions d’une « souveraineté corporelle numérique » qui permette aux individus et aux collectifs de bénéficier des apports de la datafication sans en subir les dérives. Une telle souveraineté suppose à la fois des protections juridiques robustes, des infrastructures techniques décentralisées, des mécanismes de gouvernance démocratique et une éducation critique aux données dès le plus jeune âge.
Elle suppose aussi un effort de pensée philosophique pour refonder une conception de l’autonomie qui ne se réduise pas à l’optimisation d’un tableau de bord personnel. La datafication, en effet, tend à substituer à l’idée d’autonomie celle de « conformité à une norme statistique » : l’individu n’est plus un sujet qui délibère sur ses fins, mais un agent qui ajuste ses paramètres pour atteindre des objectifs prédéfinis par d’autres. Résister à cette réduction implique de réaffirmer la valeur de l’opacité, du silence des organes, de la part d’inconnaissable et d’incontrôlable qui fait de chaque corps une existence singulière.
Il s’agit enfin de ne pas céder à la tentation du solutionnisme technologique qui voudrait que chaque problème humain trouve sa réponse dans un algorithme. La santé, le bien-être, le soin ne se réduisent pas à des indicateurs quantifiables. Ils engagent des relations d’attention, de sollicitude, de présence qui excèdent toute mesure. « Le corps que je suis », écrivait Merleau-Ponty, n’est pas un objet parmi d’autres, mais « ce par quoi il y a des objets ». Tant que nous saurons nous souvenir de cette vérité phénoménologique élémentaire, nous pourrons espérer que la datafication reste un outil au service de la vie, et non l’inverse. Le chemin est étroit, mais il n’est pas encore impraticable. Il appelle une mobilisation conjointe des sciences, de la philosophie, du droit et de la société civile – bref, un humanisme numérique, lucide et vigilant, à la hauteur des mutations anthropologiques en cours.
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